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Dresser le bilan du quinquennat Hollande importe peu: il faut se demander comment le politique peut agir

texte publié le 27-10-2018

Difficile de dresser un bilan, un inventaire équilibré et juste sur le quinquennat de François Hollande sans l'intégrer dans une période plus longue. Ce quinquennat est l'aboutissement ou l'une des dernières étapes d'un cycle politique qui semble s'achever vraiment maintenant. En France comme dans le reste du monde. Effet de la chute du mur de Berlin, 11 septembre, émergence des nouvelles puissances...


on pourra reprocher au pouvoir en place de 2012 à 2017 les rates de sa communication, son impréparation, les déséquilibres de sa politique, ses ministres qui se pensaient encore en congrès de parti... Le sujet est plus profondément enraciné dans l'histoire du Parti socialiste et dans les mouvements du monde. Comment l'estafette socialiste allait-elle tenir le cap par grande tempête ? Et cela vaut pour les autres navires ou armadas politiques. Trop petits. Trop frêles. Trop dispersés. Trop anciens.

Tout ne commence pas en 2002, mais cette année, celle d'un échec cuisant pour le PS, est un bon repère, un marqueur tragique en ce qu'il révèle ce que le parti ne comprenait plus la société, n'interprétait plus le monde et s'est surtout avéré incapable d'en tirer les leçons. 6 années plus tard, le PS offrait aux Françaises et Français le spectacle consternant du congrès de Reims.

En réalité, comme je l'ai indiqué dans un précédent billet, le Parti socialiste ne travaille plus depuis 30 ans, se nourrissant du capital politique accumulé par François Mitterrand, de l'idée d'alternance politique comme mouvement perpétuel, oubliant de sonder en permanence les mouvements de la société, oubliant d'observer la transformation du monde. Tous des enfants gâtés.

Et pourtant...le monde bouge, vit, grandit, change, se transforme, nous transforme.

Mais le PS ne pense plus. Je me souviens, après ce terrible 21 avril qui aurait dû nous faire réagir, avoir eu en charge la constitution d'une équipe de veille politique, pour repérer les études et analyses qui devaient nous ouvrir à plus de réalité, aux idées nouvelles, aux mouvements qui naissent et ceux qui disparaissent. Passé le soupçon « ce groupe est-il ouvert à tous les courants? », fulgurant succès de ce travail intellectuel - est-ce une faute? - Et d'observation, venant compenser - enfin- une faute qui nous avait coûté le succès promis de 2002: l'ignorance du monde malgré les travaux qui nous disaient déjà tout. Car dès 1999, Eric Maurin avait mis en garde le pouvoir socialiste, dans une note à la Fondation Saint-Simon, proche du PS, contre la montée du travail dans la pauvreté. Le Cerc avait publié aussi, en 2000, sous la présidence de Jacques Delors, des analyses similaires et avait préconisé des solutions.

Le 21 avril 2002 nous a plaqué au sol des réalités que l'on avait oubliées. Cette défaite cinglante valut en réaction le succès de ce projet de veille politique, travail de militants, d'intellos, de chercheurs, de technos, qui ne voulaient plus vivre un 21 avril. Las... ce succès qui avait pignon sur rue (une rubrique du site internet du PS) inquiéta un secrétariat national du PS paranoïaque qui ne comprenait pas que des « fabiusiens » travaillent avec des « emmanuellistes » et des « jospinistes ». Et il ferma la boutique. 80 militants avides de contribuer sont par essence des gens dangereux au sein d'un parti. Le secrétariat national aux études mit un terme à ce projet.

Cela fait trente ans donc que le PS ne travaille plus. Faute de projet, la gauche est arrivée au pouvoir en 2012 sans savoir, sans comprendre combien la société et le monde avaient changé.

La gauche est arrivé en ayant une vague idée de la puissance décisionnelle des marchés financiers et des multinationales, mais sans savoir comment travailler ou contrer ces nouveaux géants. Nous aurions pu mettre à profit la crise des subprimes pour travailler ce point, mais non: nous sommes restés sur l'idée que la puissance publique peut et sait réguler les mouvements économiques et financiers. En réalité, cela fait bien longtemps que l'Etat n'utilise plus les bons leviers, en admettant que ces leviers existent encore (ce que je pense), ni ne concentre les moyens à sa disposition pour comprendre ce qui se passe.

A vrai dire, les grands décideurs économiques se moquent bien de la puissance publique. Mittal, Alcatel, EDF... l'Etat accompagne leurs plans de licenciements, pas davantage. Pour Mittal, Florange n'était qu'un épiphénomène et l'acharnement français à réclamer ce qu'ils offraient de toutes manières relevait de l'incompréhensible. Alcatel Lucent avec son plan Shift 2013/2015 n'avait cure des convocations de Matignon. Pire même : il était dans l'intérêt de ce groupe d'aller vite, de licencier vite pour rassurer les investisseurs et réintégrer le CAC40 et lever des capitaux. Voilà un levier. Ces multinationales sont vulnérables au jugement des marchés financiers. En annonçant que ce plan shift 2013/2015 ne serait en l'état pas homologué, Matignon a fait rappliquer ventre à terre le DG d'Alcatel-Lucent pour lui imposer quelques conditions dans l'exécution de ce plan. Maigres compensations, il est vrai, mais il y a là une piste à explorer : jouer sur la confiance des marchés pour engager le rapport de forces avec les grands groupes.


A ce jour, le jugement des Françaises et Français est convergent: les politiques n'ont plus la main. Et les quinquennats passés et présent confortent cette idée. Cela ne date pas du dernier quinquennat, mais des années 80, et de l'accélération de la globalisation.

Revenons à ce quinquennat... qui a succédé à un quinquennat pas beaucoup plus glorieux, lui même succédant à un quinquennat engagé de la manière que je viens de rappeler.

Il y a eu les erreurs de communication. Incontestables. Les erreurs de gouvernance. Placer à la tête du parti un premier secrétaire qui sera faible devant les ministres n'est de bon augure et signifie d'emblée que le Premier ministre ne déterminera pas plus ni ne conduira la politique de la Nation (article 20 de la Constitution) que ses prédécesseurs, sans doute bien moins.

Il y a les promesses non tenues, non par mensonge mais parce que la situation les interdisait. Comme le Big Bang fiscal. Et puis, et à mes yeux c'est crucial, mais n'aurait pas éviter cet échec si l'Elysee avait su juguler ces déchirements : il y a eu les ministres qui n'ont pas compris qu'ils n'étaient pas en congrès, mais que l'on menait une politique visant à redresser la France dans la justice. 10 années dans l'opposition font beaucoup de mal à un parti: les cabinets se sont soudain remplis de technocrates qui ne savaient rien de la campagne, des technocrates surgis de nulle part et qui venaient prendre leur part de carrière.

Et quand un exécutif perd pied, le vertige qui le saisit peut être mortel. Comme un prof qui devant un amphi de 1.000 étudiants sent qu'il ou elle s'est trompée quelque part dans son raisonnement mais ne sait pas où et n'a pas le loisir de s'arrêter pour analyser ce qui s'est passé et corriger son erreur. Trop tard. Le monde avance. Il n'y a pas de seconde chance.

Je n'oublie pas la faute de la déchéance de la nationalité. On aurait pu l'éviter. Je la lis comme l'effet terrible de la pression du temps, cette nécessite de reprendre la main... précipitation pour sortir du vertige. Quelle faute de jugement. Je n'oublie pas le débat interminable sur le mariage pour tous. Erreur de timing: il aurait fallu couper court, plus vite, ne pas laisser les débats toxiques s'installer.


En France, trois éléments servent de piliers politiques : la famille, l'autorité et l'école. Non pas que ces domaines ne peuvent pas faire l'objet d'aucune réforme, de loi, avancée. Bien au contraire, mais ces champs sont minés. Les réformes de l'école en 1984 ou de l'université en 1986 l'illustrent. On peut dire que ce quinquennat aura réussi à toucher ces trois domaines d'un coup de la plus mauvaise des façons: débats confus sur l'école, débats enlisés et haineux sur la famille, autorité de l'Etat bafouée (Notre Dame des Landes, les bonnets rouges, les fautes de communication présidentielle...). Si l'Etat n'a plus la main en économie, il eut été bien qu'il fasse montre de force politique dans ces domaines au moins.

On peut dresser le bilan du quinquennat précédent. Il faudrait surtout se demander comment nous devrions déterminer et conduire la politique de la Nation à l'avenir. Comment? Avec quels moyens? Avec quels leviers? Et dans quels buts?

Alors... quel est le pouvoir du politique? Il dépend de ce que le pays lui dit. Si un pouvoir politique ou un parti politique n'écoutent pas le pays, alors je crains le pire pour l'avenir proche.

1 commentaire

Polux - 27/10/2018 22:20

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