FH

Carnets du virus de la bière: le confinement en mars

texte publié le 17-05-2020

J'étais à peine arrivé à #Metz pour de nouvelles fonctions que le Président de la République annonçait le confinement. Ceci est mon journal du confinement. Pas le journal d'un fou, quoi que certains passages dépeignent les effets psychologiques de l'enfermement. Et non, ce n'est pas la guerre, tout au plus une guerre psychologique. Parce que moi, j'aime bien la guerre psychologique.

Bonne lecture.

17 mars 2020 : 1ère journée des confinement

J'ai déjà consommé la moitié de mes réserves constituées hier. Je n'ai pas de micro-onde : le supermarché a été dévalisé. J'aurais dû dévaliser le magasin avant les autres. Les gens sont des barbares.

Il fait beau. Puis-je sortir brièvement et à proximité les enfants du dessus afin de prévenir tout infanticide? Le gouvernement n'a pas été clair sur ce point. Encore un manque d'anticipation rappelant le grand amateurisme de nos gouvernants. Mon abonnement téléphonique me permettra-t'il de visionner Netflix? Le gouvernement me remboursera-t'il mon abonnement? Toutes ces questions gisent dans ma tête sans réponses.

Ça commence très mal.

18 mars 2020 : 2ème journée de confinement

Je mange moins. Obligé, si je ne veux pas sortir faire des courses. Et je ne veux pas sortir. J'ai fini tout ce qui est sucré. Je garde les yaourts périmés pour la fin.

J'ai passé le balai dans mon couloir. Je balayais une demi-dalle, je soufflais un peu, puis je balayais l'autre moitié de dalle. J'ai balayé 18 dalles comme ça. Il m'en reste 157. De quoi m'occuper encore quelques jours. Après je recommencerai.

J'ai fait deux lessives. Une de blanc (une chemise et un T-shirt, blancs), une de couleur (un T-shirt de couleur et des caleçons n paires de chaussettes: j'ai perdu 2 chaussettes: un jour je ferai une lessive d'une chaussette pour voir si elle disparaît aussi). A 1 heure la lessive, j'ai pu visionner pendant 2 heure le spectacle fascinant de la rotation alternée moussante. Je n'en tire aucune leçon. J'ai juste un peu la gerbe.

Il fait beau. Quelques Messins sont encore dans la rue. Mais pourquoi? Y a rien à faire dehors. Et c'est dangereux. Pourquoi pas déjeuner dans un jardin au soleil en Charente maritime? Hein? Alors...

Ça continue très mal.

19 mars 2020 : 3ème jour de confinement

J'en ai un peu marre de balayer. Et d'ailleurs, d'où vient la poussière? Tout est fermé! Et est-elle contagieuse, la poussière ? Là encore, le gouvernement n'est pas précis. Nan, pas de risque, on ne sait jamais, je ne veux pas inhaler de poussière. Je vais reprendre mon balai, avec un masque et des gants.

Hier soir un moustique a traversé ma chambre. M'enfin... Cet appartement est un vrai moulin à vent. D'ailleurs, d'où vient ce petit con de moustique? A-t-il des copines et des copains? Je ne suis pas parano, mais je suis sûr qu'ils préparent quelque part en ricanant cyniquement leur attaque nocturne en escadrille. Et pour fêter leur succès sanglant, ils seraient bien capables de se reproduire. Et puis s'ils se réfugient sur le plafond qui est très haut, je n'ai aucune chance de leur éclater la tronche. Je vais finir vidé de mon sang et personne ne fera le lien avec le coronavirus. Ça y est, je sens que je vais avoir du mal à dormir.

J'ai appelé le Samu pour qu'il me propose une solution immédiate. Ils sont bien ces gens. Ils m'ont dit qu'ils dépêchaient très vite une brigade d'intervention anti-moustiques sarcastiques. Je suis rassuré.

Vive la République

Vive la France

20 mars 2020 : 4ème jour de confinement

La horde de moustiques n'a pas attaqué. Ils sont peut-être contaminés et ont de la fièvre et des difficultés respiratoires. Tant mieux. Du moment qu'ils toussent dans leur coude et se lavent les pattes régulièrement. Je ne vais quand même pas me prendre un postillon de moustique. La honte. Ils sont peut-être confinés eux aussi.

Le temps commence à être long.

Le Président de la République a dit de lire. Si si, je me rappelle très bien sa phrase. Genre « vu que vous n'allez plus rien foutre, au moins découvrez ce qu'est un livre ». M'enfin... de quoi j'me mêle ? Hein? Y a pas que lui qui a lu dans sa vie. Ben du coup, je vais peut-être relire « À la recherche du temps perdu » en hommage à son (in)action. Et toc. Voilà, ça, c'est fait.

Mais soyons raisonnable: je dois télétravailler. C'est que je ne suis pas en vacances, hein. Confiné mais au boulot. Bon, il est vrai que ma charge de travail tend à baisser. Va falloir que j'étale tout ça sur plusieurs semaines. Un peu de travail par jour pour en laisser un peu à faire chaque jour des trois prochains mois. Je sais, on dit que ça sera plus court. Mais le pessimisme est une règle de survie.

Heureusement que je ne suis pas braqueur de banques: elles sont toutes fermées.

Il faut donc déjà pro-gra-mmer mon travail. Ce qui devrait me prendre une bonne journée, tout en veillant à ne pas entrer en surchauffe, pour éviter l'inflation et la remontée des taux d'intérêt. C'est le Président qui le demande : ne pas cesser son activité.

Au travail donc.

Vive la République

Vive la France

21 mars 2020: 5ème jour de confinement

Premier samedi du premier week-end de confinement. Honnêtement, je ne vois pas encore la différence avec la semaine de travail. Ah si: les visioconférences.

Il faut me fixer des règles. Une discipline de fer. Sinon le mental peut lâcher.

9:00: se réveiller doucement. Je me

suis donc réveiller vers 10:00.

10:30: douche bien chaude de 30'

11:00 : arbitrer en un petit déjeuner léger pour déjeuner à une heure raisonnable ou se bâfrer en fonction de l'appel de son estomac. En général, l'estomac est beaucoup plus fort que le cerveau dans ce genre de débat.

13:00 fin du gros petit déjeuner. Que faire? Il y a l'option recommandée par l'Elysée, à savoir lire (et puis j'ai pris les oeuvres complètes de Camus pour bien me défoncer le moral) ou autre chose.

14:00 Netflix c'est nul. Mais bon... j'ai pas de box internet pour regarder Canal . Alors va pour Netflix.

19:00 J'ai un petit creux.

20:00 Netflix c'est toujours aussi nul mais j'ai pas fini Altered Carbon.

23:00 Faut dormir hein, et garder quelques épisode pour demain...

Allez, bonne nuit.

Vive la République

Vive la France

22 mars 2020 : 6ème jour de confinement

Faut-il laver le savon avec lequel on s'est lavé les mains? Une fois de plus, aucune consigne, aucun test scientifique précis qui nous rassure. En attendant que le Président de la République nous donne des instructions, je jette chaque savon après un usage.

Ce matin, j'ai chopé un virus. Il était dans mon café. Tranquille, il prenait son petit dej. Je lui ai fait tout recracher. Le café, c'est sacré. Surtout par les temps qui court. Après l'avoir sermonné et un peu secoué, je l'admets, ma colère dépassait mes intentions, je l'ai laissé filer. D'une part, comme ça il racontera ce qui s'est passé à ses copains. D'autre part, je lui ai collé une puce GPS pour le géolocaliser et je pourrai le tracker et retrouver ses potes à qui je vais faire la leçon avant de les passer à la solution hydro alcoolique. C'est la guerre psychologique. Je vais les aplatir et en laisser un autre s'enfuir, avec une balise GPS, etc.

A la guerre comme à la guerre. Pas de quartier. Pas de traité. A la fin, there can be only one. Et ce sera moi. Voilà.

Vive la République

Vive la France

23 mars 2020: 7ème jour de confinement

Nous sommes lundi. Y a télétravail. J'ai d'ailleurs une visioconférence à 11:30. Je ne mets pas en mode vidéo : ça fait une semaine que je ne me rase plus. Question de dignité.

Un peu comme ma photo sur mon passeport. Si j'avais la même tête en vrai, je serais très inquiet pour moi et en tout cas, pas en état de travailler, même de télétravailler. Faut faire gaffe.

Dans la rue, beaucoup de personnes portent des gants, d'un air emprunté (qu'il faudra tout ou tard rendre). Mais pourquoi? Tout le monde est barricadé et les bijouteries sont vides. Leurs empreintes, on s'en fout. Dites-leur.

Les rues se vident. Le silence y devient la langue véhiculaire. Les gens se tiennent à carreau. Preuve que le bridge est loin d'être démocratisé. Rebelote donc. Nous avons tous le coeur fendu.

Je fais bouillir de l'eau pour mieux éliminer le virus. Puis je la congèle. C'est pratique. Comme ça, quand je veux me faire un thé, je n'ai plus qu'à décongeler l'eau. Peu à peu, la vie ainsi s'organise. Nous apprivoisons de nouveaux gestes. Cela s'appelle la résilience. Et notre pays saura faire face.

Vive la République

Vive la France

24 mars 2020 : 8ème jour de confinement

Je développe ma vie sur réseaux sociaux. On y lit de tout. Les pro-chloroquine, les anti-bandanna, les promoteurs du sport en intérieur pour retrouver un corps d'athlète le temps du confinement sous réserve de télécharger une application qui ne coûte que 75€, les conseils pour prendre soin de son chat, etc. Ayant posté un billet posant la question un peu naïve « le covid-19 va-t-il réduire ou accentuer les conflits ? », un follower m'a répondu « Conformément au concept de la biologie et de la médecine quantique, l'autoregularisation de la nature repose sur le concept One Nature One Emotion One Health dans le contrôle de l'Harmonie et des emotions a l'échelle du globe entre Humains et Micro-organismes comme le Covid19. La conversion des emotions E en Intelligence I (alpha ou alpha -0) contrôle l'équilibre entre Humains et microbes. Bref, le bilan E s'équilibre par des guerres ou des maladies c'est pour cela qu'il faut think positive et développer des alpha positifs d'amour, d'aide, de partage, de culture, d'art, de philo, de sciences....et non pas d'emotions negatives de type spoliation des richesses et de guerres non fondées...»

OK. Maintenant j'ai vraiment peur.

Je crois qu'un virus en cache un autre et que les réseaux sociaux véhiculent cette nouvelle pandémie depuis longtemps. Dois-je arrêter Facebook ? Et tous les autres réseaux ? Dois-je me consacrer à la méditation intérieure déconnectée ?

Je le refuse: la démocratie doit vivre et le débat public doit prévaloir et laisser ces points de vue s'exprimer. Que vive le débat. Mais bon... flippant quand même.

Vive la République

Vive la France

25 mars 2020: 9eme jour de confinement

Mes voisins de l'étage du dessus sont des gens propres. C'est bien. Ils prennent donc chaque jour une douche. C'est bien. Y a juste un problème: l'eau s'écoule chez moi et coule via le plafonnier dans ma salle de bain. C'est moins bien. Déclarer un dégât des eaux en plein confinement, c'est pas la joie ça? C'est pas limite euphorie? Et si ça se trouve, ils ont le coronavirus: je risque donc de mourir électrocuté par le covid-19. Une nouvelle forme vicieuse de létalité de ce virus qu'il faudra inscrire dans les tablettes de la médecine. Hourra. Va falloir faire vraiment gaffe.

Dans ces conditions, me laver régulièrement les mains au savon n'est plus un geste barrière mais un geste conducteur.

Donnez à la France un horizon, la conduire vers ce pourquoi en disant comment: nous nageons en pleine politique. Et c'est ainsi que la Nation se relèvera.

Vive la République

Vive la France

26 mars 2020 : 10ème jour de confinement

J'ai comme le sentiment d'un retour du religieux, voire du mystique. Pandémie oblige, genre « punition divine ». Et là, ça va être compliqué de construire une arche étanche filtrant les virus. En tout cas, pas certain que Noé accueille les humains, les chauve-souris et les pangolins. J'ajouterais, un peu mesquinement, les moustiques. Mais c'est une affaire personnelle. Et puis Moïse ? Hein!? Qu'est-ce qu'il fout, Moïse ? On a besoin d'instructions précises mais pas trop nombreuses. Il peut toujours aller sur le Mont Sinaï (s'il franchit les check-points), prendre note des 10 commandements rénovés. Mais question publication... le marbre, c'est dépassé et avant que les maisons d'édition prennent son texte (enfin, plus précisément celui de Dieu... c'est pas rien, ça), il va s'écouler un peu de temps: « il est bien votre roman. Concis, incisif... ça manque un peu de sexe et de violence quand même... Essayez l'auto-édition ou Facebook. » Bref, on n'est pas sorti d'affaire. Encore un signe de l'incompétence divine. Il va falloir trouver autre chose. Ah non! Pas Raoult. Lui, va se faire publier sous peu. Ça va comme ça.

Je mise surtout sur le dévouement exemplaire de nos personnels soignants. Si si. Tout en restant chez moi. 

Vive la République 

Vive la France 

27 mars 2030: 11ème jour de confinement

Je lis un livre sur l'écologie. Tome 1 sur 10. Avoir tronçonné autant d'arbre pour sauver la planète...quelque chose m'échappe, comme une flatulence qui prend son envol bien malgré moi au milieu d'un cénacle huppé. C'est d'ailleurs peut-être pour éviter ces désagréments et cette forme de honte que nombre des siégeants du dit cénacle limitent leurs efforts et leurs mouvements. On pourrait appeler cela l'imlobilite prudentielle du fayot.

Bref... un livre sur l'écologie est un peu comme un livre de science-fiction qui s'adresserait aux scientifiques ou des contes de fées aux fées. Un livre sur l'écologie résout moins les problèmes qu'il expose qu'il ne les aggrave dans le fond. On peut vérifier ça sur internet, ça fait tourner les serveurs en surchauffe de Scandinavie, histoire d'accélérer la fin du monde. Je viens d'ailleurs de me faire livrer une box. Pour mieux télé-travailler, mais aussi contribuer à entraîner la Terre dans sa chute.

C'est vous dire si je n'ai pas grand chose à vous dire, mais au moins, je ne dis pas autre chose. Je vais donc essayer la méditation. C'est toujours mieux que de rester bêtement assis à ne rien faire.

Vive la République

Vive la France

28 mars 2020: 12ème jour de confinement

Le goutte à goutte continue. Chaque fois que mes voisins du dessus prennent une douche, celle-ci s'écoule chez moi. Plic. Ploc. J'ai mis une bassine pour recueillir cette eau précieuse. Un artisan a été dépêché par le syndic de copropriété. Il est venu. C'est courageux, par les pandémies qui courent les rues. « Bonjour monsieur. C'est le plombier. Pour la fuite... » Je lui laisse la place, me tenant à plus de 3 mètres de lui. Il regarde le plafond de ma salle de bain, avec un air très professionnel. La peinture est lézardée, écaillée, tombe par petit bout... « je constate que vous subissez un dégât des eaux ». Merci, je n'y avais pas pensé. « Ça arrive souvent? » Tous les jours monsieur le plombier. Tous les jours je récupère cette eau savonneuse. « Bon, je vais voir au-dessus, on ne sait jamais. » C'est pas con. On aurait imaginé, comme ça, en grand amateur que nous sommes, que l'eau vient de l'étage inférieur. Mais en fin limier, mon ami le plombier a détecté qu'elle venait plutôt d'en haut. C'est un professionnel. 20 minutes plus tard, il sonne chez moi. Évidemment, en grand amateur que je suis, je réponds à l'interphone. Je l'entends à travers la porte: « je suis sur votre pallier ». Le ton est sarcastique, moqueur. Un coup de lame dans ma naïveté: j'ai donc une sonnette à ma porte. Je lui ouvre à nouveau. Nous nous faisons face. Il recule pour respecter les distances sanitaires: « la fuite vient d'en haut... » Ouf. Me voilà soulagé. Au moins, on connaît l'origine du forfait. Sa source, oserais-je dire. « Je repasse dans une semaine avec une caméra pour identifier précisément d'où ça vient... sans doute la douche. » Un professionnel, je vous dis.

C'est avec ces personnes, ces artisans artistes, qui aiment le travail bien fait, qui ne se précipitent jamais, que la Nation se redressera.

Vive la République

Vive la France

30 mars 2020. 14ème jour de confinement.

Deuxième semaine de confinement. Et deux semaines de plus à venir au moins.

La presse ne parle plus que du Covid-19. D'habitude, tout ce qui se passe dans le monde tient dans les 20 pages d'un journal. Il ne se passe donc plus rien d'autre dans le monde? Certes, les articles placent souvent au même niveau de gravité et d'importance un nouvel accident de trottinette sur les Champs Elysées et le déclin de l'Empire américain ou la fin du monde. Sans jamais dire quand débute la fin. Avec la fin du monde, le mouvement perpétuel s'arrêtera-t'il? Si oui, c'est qu'on nous aurait donc menti, une fois de plus.

La presse ne précise pas une chose: est-ce bien la fin du monde ou une évolution du monde? Pas à la Darwin. D'ailleurs quelques psychiatres subodorent que la théorie de Darwin vient de ce qu'il aurait été un enfant adopté. Je ne vois pas le rapport, comprendre la psychiatrie n'est pas chose aidée: on

descend bien de quelqu'un! Souvent même on dégringole de quelques aïeux. Alors? Hein? C'est pas parce que les traces d'eau infiltrée dans ma salle de bain me font penser à mes voisins aux crânes fendus à coup de machette que je souffre d'une déviance de psychopathe. D'ailleurs, on ne demande pas « qui sont mes voisins ? » en psychiatrie, mais « avec qui faisons-nous frontière? ». Le « nous » symbolise ici la distanciation avec la problématique du dégât des eaux et le silo goutte à goutte qui soumet mon esprit à la question chaque jour de leur douche pour le faire sombrer dans la folie.

Donc, malgré la fin du monde, j'ai quand même déclaré mon dégât des eaux, nullement évoqué par la presse, à mon assurance qui m'a confirmé que j'étais couvert contre les infiltrations d'eau sauf si l'eau ne s'arrête pas et poursuit sa route sans dommage. J'ai bien fait de placer une bassine dans ma salle-de-bain pour récupérer les preuves de cet attentat.

Ce sont ces précautions civiques qui permettront de tirer toutes les leçons de cette pandémie et de sortir à jamais notre Nation de cette ornière.

Vive la République

Vive la France

29 mars 2020. 13ème jour de confinement.

Je n'entends plus mes voisins du dessus. Plus précisément, je n'entends plus la horde d'enfants récapituler la bataille des Thermopyles et leurs parents tenter de ramener la paix en criant plus fort que Leonidas et Xerxes.

Je n'entends plus mes voisins. Ils n'ont pas pris de douche hier. J'ai cru un temps que le passage de l'artisan professionnel les avait impressionnés. Mais ce silence est vertigineux. Sont-ils morts? Agonisants? Ou les parents ont-ils drogué leurs enfants pour souffler un peu?

J'hésite entre prévenir tout de suite la police et moi aussi goûter encore un peu de ce calme revenu.

De toute manière, je n'ai pas fini mon café.

Et ils sont peut-être partis en week-end. Mais c'est formellement interdit, non? Dois-je là aussi les dénoncer à la gendarmerie? J'entends les petits oiseaux qui chantent. Ils célèbrent le printemps. Ou le changement d'heure. Une heure de confinement en moins.

Soudain, je me sens un peu seul. Quoi? Je devrais faire face seul à cette vague pandémique ? Mais qu'ils reviennent ! Bande d'individualistes! C'est la solidarité qui fera la résilience de la Nation.

Ah... j'entends du bruit. Ils sont là. Ils sortent de leur torpeur hallucinogène. Et merde! Je vais encore devoir supporter une journée version « chute du fort Alamo ». Et ils prennent leur douche...

La résilience de la Nation, puisqu'il faut le répéter, est avant tout une histoire de calme et de sérénité, quitte à sentir moins bon. Qu'ils le sachent.

Vive la République

Vive la France

31 mars 2020. 15ème jour de confinement.

D'habitude, quand je me pèse, ma balance balance « un seul à la fois svp ». Depuis que j'observe un strict régime de confinement, elle me balance « vous pouvez revenir tous les deux ». M'enfin. De quoi j'me mêle. Mes réserves ont fondu. Soupe tous les soirs. Du coup, j'ai faim. Toutes les nuits. Et la journée aussi. Je suis bien tenté de dévorer quelques friandises encore dans mes stocks. Mais à chaque fois que mes voisins hurlent après leurs enfants, je remets aussitôt les gâteaux et le pot de Nutella au placard. Quand je pense à celles et ceux qui sont confinés avec des pâtissières... Moi, en quelques grammes, j'ai réussi à perdre deux semaines. Pas top, ça? Végétarien le jour, affamé la nuit. Si ça se trouve, mes voisins du dessus aussi. Et pour nourrir leurs gosses, ils affûtent chaque soir leur hache pour une prochaine nuit venir me mettre en pièce. J'ai mis une chaise dans l'entrée pour bloquer ma porte et du verre pilé sur mon palier (j'ai vu ça dans Mission Impossible I) pour les entendre arriver.

Sinon, que se passe-t-il dans le monde hormis cette pandémie ? La Corée du Nord respecte-t-elle les accords de désarmement ? Trump va-t-il mettre en place une sécurité sociale généralisée pour venir en aide à tout couple jadis royal? Boris Johnson va-t-il enfin pouvoir aller chez le coiffeur à la fin du confinement ? Sait-on si Jésus est bien mort partout sur Terre? Pas sûr vu que les dates de congés scolaires ne coïncident pas partout. Va falloir enquêter sur tout ça. C'est cela être résilient: précis, systématique, solidaire. Le dernier terme est de moi. Ça résonne bien.

Vive la République

Vive la France

Retrouvez la suite dans les carnets du mois d'avril.

© 2010-2020 - François Hada