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Carnets du virus de la bière : le confinement du 1er au 17 avril

texte publié le 17-05-2020

Où l'on apprend que le confinement peut faire disjoncter les têtes les plus robustes, nous noyant dans l'oubli, commençant à nous faire perdre tout repère temporel et spatial. Une rude épreuve faute d'horizon.


Après les carnets du mois de mars, voici les carnets du début avril.

Bonne lecture.

1er avril 2020. 16ème jour de confinement.

Serais-je gagner par le pessimisme? Un sondage dit que le nombre d'optimistes a été dépassé par le nombre de pessimistes. Oui, mais ça, je l'avais bien dit. Tandis que les rayons des magasins se vident, je saisis mieux maintenant pourquoi dans le monde animal, certaines femelles cachent leur petits du mâle. Il faut briser le cercle de famille au sein duquel les enfants sont encerclés. Ce confinement rend fou, fait perdre la raison aux parents qui ne raisonne plus qu'à l'aune d'une piste de bowling ou d'un ball-trap. Pull. Strike? Pas strike? Et que celles et ceux qui disent dormir comme des bébés admettent publiquement qu'ils n'en ont pas, ni chez eux, ni au-dessus de chez eux.

Pour tirer toutes les leçons de cette période singulière, je me consacre à l'écriture. Je passe donc tout mon temps debout devant ma fenêtre, position homologuée par la commission des écrivains professionnels, scrutant à l'horizon les mots qui diront l'essentiel. Il ne se passe rien dans la rue: tout le monde est confiné. Au loin, un mur. Et derrière ce mur, que se passe-t-il ? Que raconter de cette période historique dont je ne vois rien? C'est peut-être de ce vide vertigineux du haut de mon troisième étage que viendra l'inspiration géniale nourrissant un roman existentiel inoubliable: « La rue est vide » ou « un mur contre le virus »...

Car notre devoir, à nous qui ne sommes pas medecin ou pompier, est de témoigner de cette période: même si on a rien à dire, il est de notre devoir de le dire. C'est en écrivant ainsi l'Histoire que nous préparerons l'avenir.

Vive la République

Vive la France

2 avril 2020. 17ème jour de confinement.

Mes voisins du dessus passent l'aspirateur. Depuis plus de quatre heures. Devait y avoir du boulot. Sans doute pour effacer les dernières traces de leurs enfants. A moins que ce ne soit les enfants qui effacent les traces de leurs parents. Nan, j'y crois pas : les enfants qui passent l'aspirateur... en rêve. Chut... derrière le vacarme infernal de l'aspirateur, j'entends un enfant qui court. Il en reste donc encore au moins un. Vivant. Il fuit peut-être devant l'aspirateur. Une méthode comme une autre d'éduquer un petit. Car il faut maintenir le rythme en vue du déconfinement.

Ça va être sympa pour les profs qui vont accueillir à nouveau leurs classes qui sortent de plusieurs semaines enfermées dans des appartements: « chut! Silence! Sages! Pas bouger! Vous ouvrez tous votre manuel de géographie page 56. Qui se souvient combien il y avait d'Italiens avant qu'on arrête les cours? Où se trouve la Chine ?». Et ceux qui ne savent pas où est la Chine ferait bien de mieux ranger leurs affaires. Ahhhh... les profs! Nous avons tous le souvenir d'un vieux prof barbu et lunetté qui lorsqu'il vous appelait par votre nom et votre prénom vous laissait comprendre que ça allait chauffer. Ces vieux profs ne meurent pas, ils perdent leurs facultés. L'un d'entre eux m'avait attribué la note de 20/20 en philosophie pour avoir su démontrer qu'il n'existait pas. Pas rancunier le gars. C'est ce qui m'a donné goût à l'existentialisme. Et peut-être aux haïkus aussi, cet art si bien réglé de cerner l'évanescent. Car la poésie sans règle serait comme une partie de volleyball sans filet.

Les règles sont indispensables. Notamment au redressement de notre Nation.

Vive la République

Vive la France

3 avril 2020. 18ème jour de confinement.

Salauds d'opportunistes! Racheter NOS masques sur les tarmacs. Y a pas de quoi être fiers.

D'où viennent ces éléments qui font virer en découragement ou désespoir ce qui devait n'être que bonheur confiné ? De la télé ? Des médias distordant la réalité ? Ou de la réalité elle-même qui nous ramène à terre après le bref moment d'euphorie vers 20:00 lorsque communion il y a en tapant dans nos mains? Applaudir le vide en pensant à celles et ceux qui n'ont plus le temps mais ont encore l'énergie de la nécessité. Applaudir en attendant que montent les masques.

Salauds d'opportunistes qui cèdent au cash sur le tarmac au lieu d'honorer un contrat. Y a pas de quoi être fiers.

Pendant ce temps, mes voisins du dessus sont étrangement silencieux. Un silence pesant qui sent l'antitussif opiacé dans le sirop post-méridien. « C'est trop calme. j'aime pas trop beaucoup ça. J'préfère quand c'est un peu trop plus moins calme. » Se noue peut-être une tragédie à l'étage supérieur. Inévitablement, celle-ci va me paraître d'une banalité exaspérante. Il suffit de regarder la télé pour le savoir. D'ailleurs, ce confinement est l'occasion de regarder la télé toute la journée: essayer deux trois jours et vous militerez pour un départ à la retraite le plus tardif possible. Remarque, les toilettes sont souvent plus proches de la télé que du théâtre. Et on n'a pas encore inventé le plateau théâtre. Essayer d'extraire un fil de saucisson coincé entre deux dents tout en regardant Hamlet... m'enfin, indécent.

C'est le paradoxe de cette époque. Nous exigeons le confinement dans le calme, nous plaignons du confinement sonore, et angoissons lorsque que vient enfin le silence. Un peu comme les poissons qui nagent allègrement dans la mer morte mais succomberaient à coup sûr dans de l'eau de vie.

Le monde change tout le temps : voilà la constante.

Vive la République

Vive la France

4 avril 2020. 19ème jour de confinement.

J'ai reçu hier mon scaphandre. 150 kg. Étanche comme le fond des océans. Me voilà paré pour faire quelques courses donc. 150 kilos plus mon poids. Je devrais pouvoir me déplacer à 0,3 km/h. La supérette étant à 100 mètres, il me restera 20 minutes pour remplir et payer mon panier. Ça va. Ça le fera. Ah non: au retour je pèserai un peu plus lourd. Impossible d'évaluer le poids de mes commissions. Misons sur 15 minutes d'emplettes. Pourvu que je ne trébuche pas sur un trottoir et m'étale honteusement avec mes victuailles. Telle Pierrette et son pot au lait. Voilà. Première sortie: la libertééééééé... OK. Les gens dans la rue me regardait un peu bizarrement, genre « c'est le capitaine Haddock qui passe » ou « il est prêt pour la montée des eaux, lui » ou « Capitaine Nemo s'est trompé de lieu ». P'têt ben. Rigolez rigolez: moi, je ne crains pas vos crachats! Et même si j'ai défoncé quelques trottoirs et mon escalier, je suis revenu l'âme apaisée et tranquille, sûr d'avoir échappé à ce virus. Je n'ai plus qu'à passer mon scaphandre à la douche pour le désinfecter. Et hop. Dimanche, je pourrai même aller à la messe ou aller jouer à la pétanque. Je n'ai plus peur de rien. Bon d'accord, si la marée-chaussée me contrôle, ça va pas être simple de sortir mon attestation de la poche ventrale. Mais si la marée monte, je serai bien chaussé. Je suis prêt pour la fin du monde.

Je sais que le Covid-19 en veut à mes poumons. Qu'il vienne me chercher.

Vive la République

Vive la France

5 avril 2020. 20ème jour de confinement.

J'ai laissé tomber le scaphandre. Trop lourd. De toute manière, tout le monde hier portait un masque: chirurgicaux, faits maison... tout le monde ou presque. Je croyais que le gouvernement avait dit que c'était inutile. Serions-nous un peuple indiscipliné ou juste logique ? D'un autre côté, quand on dit que la contagion passe par des gouttelettes ou des postillons, le masque, y compris de plongée, a du sens. Alors moi aussi je me suis confectionné un masque, avec une serviette de table et des tissus au tressage très dense. Le masque est si étanche que je peux à peine respirer. J'ai pris une douche avec: mon visage est resté complètement sec. Avec ça, si une nano-gouttelette de Covid-19 passe...

Il fait beau. Je vais pouvoir sortir faire un petit tour.

En attendant, quelque part j'admire ces enfants qui malgré le confinement préservent et dépensent autant de joie de vivre, d'énergie, de courses effrénées, de cris heureux, de cris moins heureux, de pleurs, de hurlements et de silences traumatiques. Ils sont l'avenir. Leur avenir. Ils débutent leur vie enfermés, sachant qu'un monde extérieur existe bel et bien, un monde menaçant, aux dangers parfois tangibles, souvent invisibles. C'est un peu « The 100 » ante adolescence (les sentiments à l'eau de rose en moins donc). Un jour, après que leurs parents aient succombé à la 7ème vague épidémique, ils sortiront du refuge et découvriront une ville où la nature a repris ses droits, un terre hostile, peuplée de mutants cannibales, de hordes de survivants tatoués et guerriers, aimant les rituels sanguinaires. Un peu comme dans « I am legend ». La légende dirait qu'à la chute finale de notre monde, la pénurie de masques achevant les plus valeureux, les plus désespérés sortaient un sac en plastique sur la tête, scellé au cou avec du ruban adhésif. Capacité: 4 minutes d'oxygène, donc 4 minutes de sortie sans s'énerver ni accélérer son pas. Toute une initiation en vue. Oui, j'admire ces gosses qui courent depuis bientôt trois heures dans un petit appartement qui leur paraît immense. Sauf que l'appartement n'est pas immense du tout. Et qu'il est juste au-dessus du mien. C'est la partie que j'admire le moins. D'ailleurs, mon admiration tend à décliner depuis quelques minute. Si les parents pouvaient trouver à nouveau la force de s'époumoner pour rétablir la terreur à défaut d'ordre, voilà qui compenserait un peu mon ressentiment à leur égard depuis le dégât des eaux. C'est une nouvelle forme de redistribution, celle de la rancune.

Car c'est dans la redistribution que notre Nation triomphera de ce fléau qu'est le Covid-19.

Vive la République

Vive la France

6 avril 2020. 21ème jour de confinement.

Alors comme ça Google a publié une étude mesurant l'impact de la crise sanitaire sur nos déplacements! Tout ça en relevant nos points de connexion. Bienvenu dans le monde de 1984. Il n'y aurait pas un petit sujet déontologique, là ? Bah... on le savait déjà, non? On se laissait faire. Comme ça, on savait quand une route était embouteillée ou si la fréquentation d'un magasin était élevée pour mieux planifier notre quotidien.

Aujourd'hui l'application « covimoov » détecte un léger relâchement de la population française qui sort plus qu'avant, voire qui sort trop. Peuple de France, tu te relâches, reste chez toi. L'Oeil t'a vu. Du pur Orwell. De même, Orange aurait calculé les déplacements des résidents de France grâce au bornage. C'est ainsi que ces données ont permis de dire que 10% des Franciliennes et Franciliens étaient partis se confiner en province histoire de contaminer l'ouest de la France. Une exception a sans doute attiré l'attention évidemment bienveillante de cet opérateur : un Parisien est, lui, allé se confiner dans le Grand Est: « c'est quoi son problème à lui ? » aurait perturbé les plus fins analystes d'Orange : « il veut remonter au patient zéro tout seul comme un grand? Il veut aller jusqu'à Wuhan comme ça? » se demandaient le groupe d'experts « mobilité Orange » réuni à cette occasion? Ben non. Je suis le point aberrant. Et je vis mon aberration dans la plus grande dignité professionnelle.

Car c'est dans la dignité professionnelle que notre Nation recouvrera sa souveraineté.

Vive la République

Vive la France

7 avril 2020. 22ème jour de confinement.

Je ne dors plus. Ou mal. J'erre dans mon appartement du lit à la fenêtre... À 1:30 du matin les rues sont figées. Deux heures plus tard, rien n'a bougé. Je retourne de la fenêtre au lit. Pas un bruit. Au moins les bambins du dessus dorment.

Cette nuit, un Palois a trouvé la solution pour reconstituer ses stocks de provisions : de laisser enfermer dans un supermarché. Pas bête. Pas très confortable, mais bon... sacré Palois. Il suffit donc d'y aller avec son sac de couchage et le tour est joué. Mais il faut changer de supermarché à chaque fois.

Car les consignes évoluent sur internet: maintenant, il faut se couvrir la tête, porter un

bonnet ou un foulard... puis en en rentrant, changer entièrement de vêtements et prendre une douche. Et laisser ses chaussures sur le pallier. 2 à 3 jours. C'est scientifique. Bientôt il faudra changer d'appartement ou de maison. Et d'enfants. C'est l'option long terme. Ou les laisser 14 jours au moins sur le pallier tout en leur interdisant de se mettre les doigts dans le nez. C'est un peu contraignant, mais c'est super safe. L'étape d'après consiste à changer de vie. Sinon, il faudra changer de planète. C'est beaucoup plus compliqué. Mais ça peut s'avérer finalement indispensable. La France apportera alors les Lumières.

Car c'est en changeant de mode de vie que notre Nation se redressera.

Vive la République

Vive la France

8 avril 2020. 23ème jour de confinement.

Vivre en confinement sous une famille qui a deux enfants revient à installer une piste de bowling dans mon cerveau. Ils ne font pas strike à tous les coups, mais ils persévèrent. C'est un peu la racine du problème. Pourtant la jeunesse est un moment formidable. Mais l'injustice est que ce soit des enfants qui en profitent. Moi, je saurais quoi en faire.

Ne vous méprenez pas. En fait, j'adore les gosses. Surtout quand ils pleurent. Parce que ça signifie qu'ils arrêtent de courir ou que l'un des parents va enfin intervenir. J'adore les gosses. Il ne faut juste ne pas en avoir plus que de vitres dans sa voiture. Si on veut éviter une guerre nucléaire.

Peu à peu, ils grandissent et pourtant les parents continuent à les laisser rentrer chaque soir à la maison. C'est le propre de l'être humain, sans doute. Et puis un jour, ils se mettent à poser des questions qui exigent de vraies réponses. Ce jour-là, les parents savent que l'enfant est entré dans l'adolescence. Les ennuis commencent alors.

Vous imaginez un confinement avec deux adolescents rebelles accrocs à leur smartphone et qui mettent la musique à fond et vous envoient promener dans une langue incompréhensible ? Mieux vaut deux bambins qui gambadent et se vautrent au sol en se prenant les pieds dans un tapis. De ces chutes, les plus forts apprendront à se relever.

C'est cet esprit combatif qui permet de tirer de l'échec les succès à venir pour que se redresse notre nation.

Vive la République

Vive la France

9 avril 2020. 24ème jour de confinement.

« L'heure du confinement va durer »: c'est le premier ministre qui l'a dit. Et il est plutôt bien renseigné. Ok, mais quand est-ce qu'on commence la fin du confinement? Parce que le soleil qui brille nous tente chaque jour, nous, peuple dont on dit que les ancêtres étaient gaulois (personnellement, je me vois plus comme un descendant d'un Khan ou d'un Shogun...mais c'est une autre histoire). Ainsi, au moment des grandes marées, les amateurs de pêche à pied de coquillages sont appelés au civisme: pas le droit d'aller pêcher des coquillages. Comme les gosses au début du long voyage en Citroën DS de Paris à Saint Jean de Luz par la N10 embouteillée, gosses qui demandent au bout de 10 minutes de route, le périphérique à peine passé, si on est pas bientôt arrivés pour la plus grande joie et sérénité des parents. On vous avait dit de ne pas avoir plus d'enfants que de fenêtres à la banquette arrière de votre voiture. Difficile aujourd'hui de lancer le jeu « c'est qui compte le plus de camions verts qui gagne » lorsque les rues sont vides. Et là, en plus, on se sait pas si on va à Saint Jean de Luz. On ne sait même pas où on va. Et ça va être long. Au moins, il n'y a presque plus de fumeurs. Parce que Paris - Saint Jean de Luz en DS toutes fenêtres fermées avec un fumeur de Gitanes, bonjour les poumons, la gerbe, etc. Fumer est depuis l'une des plus grandes causes de la statistique dans le monde.

Heureusement, il y a StopCovid, la nouvelle application développée sur commande du gouvernement afin de tracer nos relations sociales dans la lutte contre la propagation du virus. Le lien n'est pas immédiat mais on va enfin tout savoir sur ce qu'on savait déjà. Que faire Paris - Saint Jean de Luz en DS provoque moult querelles. Et ce ne sont pas les pauses « oeufs durs - jambon mayo / grenadine » qui apaisent durablement les tensions dans cet espace confiné et enfumé. Vivement la plage, je dis. On se vengera sur les coquillages.

Car c'est la chasse aux coquillages qui forge les caractères résiliants dont notre nation a besoin pour se redresser.

Vive la République

Vive la France

10 avril 2020. 25ème jour de confinement.

Vendredi saint est jour férié ici, dans l'est. Personnellement, je devrais être athée. Mais il y a moins de jours fériés. Alors... plutôt que de croire que je suis sûr de ne pas croire, je reste athée avec option doute pour profiter des congés comme les autres. Et puis même quand l'athéisme est un combat en temps normal, il devient souvent très relatif en zone de turbulence ou de pandémie. Sait-on jamais. Athée combatif le jour, croyant inquiet des monstres la nuit. Je suis un athée qui prie pour croire en moi, dans le fond.

Vendredi saint : ce jour-là, « le terroriste dénommé Jésus, juif du côté de sa mère, a été enfin arrêté, jugé et mis à mort » indiquent les médias de l'époque qui vérifiaient soigneusement leurs sources pour éviter de raconter n'importe quoi. Ses partisans revendiquent qu'il « serait mort pour nos péchés ». J'ai pas bien compris cette aspect de son histoire. Mais autant continuer à déconner pour l'assurer qu'il ne s'est pas fait crucifié pour rien. Et laisse tomber le puritanisme, cette peur que quelqu'un puisse être heureux quelques part sur terre. Bon, on a tellement déconné que notre planète est en danger. OK. Prions donc pour que les choses s'améliorent.

Par les temps de crise sanitaire que nous traversons, les autorités publiques nous recommandent d'éviter la foule, donc de ne pas aller à la messe et d'attendre la séance suivante. Patience donc. La transcendance reviendra. Car c'est dans le dépassement de tout que notre nation sera great again.

Vive la République

Vive la France

11 avril 2020. 26ème jour de confinement.

Il nous faut être optimiste. Je suis optimiste. Tout ceci s'achèvera. Je suis optimiste mais en attendant je porte un masque. Je suis optimiste: d'ailleurs, je suis du genre à commencer mes mots croisés ou sudoku experts - il faut bien s'occuper - au stylo bille. Je suis optimiste : la mouche qui tourne en rond dans mon salon réfléchit elle aussi à une solution à cette épidémie et les enfants du dessus vont très bientôt découvrir les joies de la lecture.

Je suis optimiste car « nous sommes en guerre » a martelé le président de la République. Pas une guerre du XXe siècle visant à diviser les territoires du moyen-orient entre les parties normales, sans plomb et diesel. Pas une guerre à l'ancienne, genre bataille de Schwaderloh où les confédérés suisses mirent en déroute la ligue de Souabe (1499). Pas la IIIème guerre mondiale: le risque serait trop grand que celle-ci soit totale et nucléaire, avec la certitude alors que la IVème guerre mondiale se fasse alors avec des bouts de bois. La honte, quoi.

Non: nous menons une guerre du nouveau monde. Une guerre contre un ennemi

invisible à l'oeil nu qui nous fait réviser notre géographie: grâce au coronavirus, nous connaissons mieux les villes de Chine, la

culture du masque au Japon, en Corée du sud. Et cette guerre nous permet de tous devenir médecins et spécialistes des crises géopolitiques. Au sortir de cette pandémie, la France sera un grand peuple de géographes, de médecins et de géo-stratèges. Avant de redevenir entraîneurs de foot.

Vive la République

Vive la France

12 avril 2020. 27ème jour de confinement.

Il paraît que la musique adoucit le confinement.. C'est CNexs qui le dit. Vraiment? Même la cornemuse ou le cor de chasse? Parce que, ok, la cornemuse n'a pas d'odeur, mais le cor de chasse, question postillons, chapeau. En tout cas, si quelqu'un joue du trombone au balcon, ne le regardez pas, il pourrait croire que vous l'invitez à continuer. Pareil pour le violon aux mains d'un débutant : « je vais vous interpréter vengeance des boyaux d'un chat crevé ». Nooooooaaaan! Je préfère encore deux accordéons. Version bal musette. Je préfère me faire percer les dents à vif par un dentiste de la Waffen SS genre Marathon Man.

D'ailleurs, ce confinement est un peu Parsifal, cet opéra magistral qui débute à 18:00, et quatre plus tard, il est 18:15.

Mais restons dans le combat. La musique y tient un rôle capital, pour entraîner les troupes à marcher à la boucherie ou à oublier le massacre auquel on se livre, genre au fond d'un tank dans le désert ou du Wagner à bord d'un hélicoptère.

Dans tous les cas, par ces temps de confinement, éviter d'écouter du Leonard Cohen: personne ne viendra sonner à votre porte pour vous sortir de la dépression. Non, écouter de la musique militaire, puisque nous sommes en guerre et que la musique militaire est à la musique ce que la justice militaire est à la justice. C'est en gardant cet esprit martial que notre nation sera great again.

Vive la République

Vive la France

13 avril 2020. 28ème jour de confinement.

S'il était un effet de la pandémie sur le sport, ce. sera peut-être de renforcer l'idée de distance barrière entre les joueurs. On va peut être en finir avec les mêlées au rugby, paquets de chair venue agglutinées pour distribution gratuite de coups par en-dessous, auxquelles on ne comprends rien tant que le ballon qui n'est même pas rond ne sort pas de cette masse noire. Bien entendu, les joueurs seront tous équipés de gants au cas où le ballon devienne lors d'une passe vecteur du virus. Autre effet, le foot sera enfin un jeu beaucoup plus aéré, fondé sur les passes à distance précises. Et les coups francs en bordure des 25 mètres ne seront plus entravés par ces murs humains sacrifiés à la violence des tirs de canonniers. Et les joueurs seront nettement plus dissuader d'user du vilain jeu de main en se prenant un peu pour Maradona, afin d'éviter de se contaminer en touchant le ballon de la main avant de se recoiffer.

Un plus pour notre civilisation, dans le fond: le rugby rejoignant l'escrime et le foot devenant une variante du cricket, peut-on trouver meilleur raffinement? Et les spectateurs assisteront dans l'euphorie au tournoi des 6 nations et à la coupe du monde de foot en zoom conférence (40' gratuites puis il faut payer). Très Black Mirror, tout ça.

En revanche, difficile d'interdire dorénavant le port du masque lors des manifestations : « c'est pour protéger mon prochain m'sieur le CRS ! ». A moins d'interdire les manifestations. Bon courage pour cela. D'avoir mobilisé une syntaxe guerrière invite à célébrer massivement la libération. Pas simple de déconfiner. Mais gageons que le le président de la République saura lundi donner le cap et la méthode. C'est en se rassemblant derrière un discours clair et évident que notre nation sortait triomphante de cette crise.

Vive la République

Vive la France

14 avril 2020. 29ème jour de confinement.

On signale que la nature serait en train de reprendre ses droits. Confinement oblige, des canards se promènent insouciants dans nos rues et des chevreuils ne craignent même plus le plomb des chasseurs. Et les plantes aussi se mettent à pousser à tort et à travers. Les herbes deviennent folles et nos fleurs cherchent à s'émanciper. Elles se prennent pour Spartacus ? Savent-elles au moins comment s'est achevée cette rébellion?

Si les plantes croient que l'être humain a renoncé à sa prédominance sur le monde, elles se plantent. Il est temps de leur rappeler qui décide de la liberté de qui: l'être humain adulte. Et pour réaffirmer notre domination, il convient d'en finir une fois pour toute avec la morale molle et de déclin de mai 68.

Vous hésitez à tailler une plante qui s'accroche à votre grillage ? C'est parce que Françoise Dolto nous a incité à renoncer au grillage pour enfants... nous payons aujourd'hui cash cette divagation soixante-huitarde. Et d'ailleurs, en fouillant notre psychologie collective, n'est-ce pas Dolto qui nous a culpabilisé à l'idée de retailler nos enfants ? Je lui en veux beaucoup. Sans ces délires hippies conçus dans les effluves grisantes de haschisch, le confinement des familles avec enfants en bas âges seraient beaucoup plus facile: l'ajustement de la taille de la famille au logement ne doit pas être une question sentimentale. Il relève de la survie de notre civilisation. N'oublions pas: le gauchisme décadent soixante-huitard est à l'ouest, le Covid-19 est à l'est.

Une fois de plus, la réaction nationale semble s'imposer. L'enfant est comme cette jeune pousse qu'il convient de guider à l'aide tuteurs rigides et de coups sécateur précis, pour obtenir des adultes de taille et de morale correctes, adaptées et intégrables dans un avenir dur et incertain. La docilité n'est pas spontanée, elle relève d'une longue expérience paysanne, qui est au fondement de notre Histoire. C'est en renouant avec la psychologie paysanne de notre Histoire que notre belle nation sera great again à partir du 11 mai.

Vive la République

Vive la France

15 avril 2020. 30ème jour de confinement.

Hier soir, il y avait un programme très divertissant à la télé. Une sorte de Pierre Bellemare de notre époque confinée nous racontait une histoire : « et alors c'est ainsi, chers téléspectateurs et amis, que le 11 mai, le peuple de France sortit de l'ignorance » un peu comme d'autres sont jadis sortis de leur grotte [Silence appuyé marquant la gravité du tournant de la narration].

« Le 11 mai? Mais c'est dans un mois! » gémirent en choeur les Françaises et les Français, « qu'est-ce que c'est qu'on va faire jusqu'au 11 mai? » Rien. Comme d'hab. « Vous n'êtes pas prêts à affronter la vérité » donc #onrestechezsoi. Pas bouger. Ce n'est qu'à partir du 11 mai, si on est bien sages, qu'on aura des tutoriels d'intelligence pour prendre le chemin du réel, voire aller au musée ou aller bosser et passer des tests de QI pour ceux qui montrent des signes d'évolution cognitive. Pas la peine de tester les gens moyens, hein, ce serait gâcher. C'est mal de gâcher. Les temps budgétaires ne sont pas au beau fixe. Et puis comme il faut relancer l'économie qui va mal, alors on renvoie les gamins à l'école pour que les parents reprennent les transports publics, traversent des gares pour espérer croiser des premiers de cordée. Mais pas les étudiants : eux, ils étudient chez eux, point. On ne va pas risquer de leur donner des idées à l'université en plein mois de mai. Le souvenir de cette association « mai - étudiants qui font ce qui leur plaît » est trop douloureux. Non à la chienlit, mieux vaut semer les graines du génie néo-libéral chez les tout-petits. Eux, ils sont trop petits pour lancer des pavés.

Oyez oyez bonne gens. Plus qu'un mois comme le mois qui vient de passer. Vous vous fabriquerez vos emplois à la maison, en pliant des nappes et des serviettes et les plus ingénieux apprentis biologistes d'entre vous confectionneront eux-mêmes leurs tests de QI. pour vérifier qu'ils sont moyens. C'est ça la #startupnation, une nation free-lance qui sait faire du consulting et des tests en méthode agile.

Car c'est en embrassant les nouvelles organisations du travail que notre nation sera great again.

Vive la République

Vive la France

16 avril 2020. 31ème jour de confinement.

Nous sommes à 24 jours du début de la fin. Voilà. On sait maintenant quand débute la fin. Ça ne signifie pas que dans 25 jours tout sera fini. Nous aspirons toutes et tous quelque part à l'éternité. Et dans cet espoir fou, chaque jour que l'on vit nous rapproche de cet horizon. Même si nous savons intimement que le sens de la vie est qu'elle a une fin.

Cette période interminable de confinement est comme une traversée en bateau par mer houleuse qui donne le mal de mer : tout d'abord, vous avez peur d'y rester, puis vous avez peur de ne jamais en sortir. Contre le mal de mer, on peut toujours s'asseoir au pied d'un arbre pour se ressaisir ou sauter à l'eau pour ne plus tanguer. En confinement, impossible. D'où l'importance de cette date. On voit le rivage d'en face, l'objectif ultime qui abrégera nos souffrances, on y arrime son regard. Le 11 mai, nous pourrons retourner enfin travailler normalement. Nous allons arrêter d'avoir le sentiment de ne rien faire. Et perdre ce petit plaisir pour retourner à la vie raisonnable. Car ce n'est pas de n'avoir rien à faire qui est bon, mais d'avoir des tonnes de choses à faire et de ne pas les faire. Nuance. Le travail, lui, n'aurait, dit-on, jamais tué personne. Je demande toujours des preuves. Et en attendant, pourquoi devrais-je prendre le risque? J'ai ici une pensée émue pour celles et ceux qui en plus ont un job sans intérêt, certes payé chaque mois d'un montant à 5 chiffres, en comptant la virgule, mais sans intérêt. Comme quoi le salaire n'est pas une affaire d'intérêt. Même le crime, dit-on, ne paie pas (sauf pour les avocats); mais avouons que les horaires y sont plutôt sympas. Mieux vaut éviter dans tous les cas les boulots payés au mérite. On risquerait de nous réclamer de l'argent à la fin de chaque mois.

Bref. Ça donne franchement envie de se déconfiner, tout ça, retrouver le métro train train boulot métro. Non: je vous le dis, il faut vivre intensément, être rock'n'roll, à la James Dean, sans sa belle gueule ni son argent, mais vivre chaque jour comme si c'était le dernier, parce que tôt ou tard, ce sera le cas. Car c'est en vivant intensément son boulot inintéressant payé au lance-pierres que notre nation sera great again.

Vive la République

Vive la France

17 avril 2020. 32ème jour de confinement.

Aujourd'hui, je n'ai pas grand chose à dire. Le temps passe. Ne revient pas. Tout devient incertain. Ainsi, le 11 mai ne serait plus aussi sûr que ça: c'est « une date qui se gagne ». Or si notre déconfinement n'est pas forcément pour le 11 mai, le budget a l'air, lui, de plus en plus déconfiné. A suivre. Rien n'est moins sûr que l'incertain. Bref, c'est pas gagné. Mais nous ne sommes pas en guerre, alors ça va. Et puis si le PR a ainsi donné sa parole, il ne peut mécaniquement plus la tenir. Logique.

Donc le plus dur reste devant nous. Un peu comme au foot: « le plus dur est de mettre le ballon au fond des filets » indiquait doctement un footballer professionnel. Ah ben dans ce cas, je veux bien donner un coup de main. 

Parce que ce confinement sent un peu trop l'éternité. Et l'éternité, c'est long. Surtout vers la fin.

Bref, aujourd'hui, je n'ai pas grand chose à dire. Et je tenais à le partager avec vous. Je pourrais donner l'illusion de résoudre l'énigme de la poule et de l'oeuf. Trop facile. La poule précède forcément l'oeuf car Dieu avait autre chose à faire que de couver un oeuf. Dieu... ce vieux monsieur qui adore se faire prier. Nous prions donc pour que cette crise sanitaire s'achève au plus vite et au moins pire. Prions, à moins que la Terre soit l'enfer d'une autre planète.

C'est en gardant la foi en nous-mêmes que notre nation sera great again.

Vive la République 

Vive la France


Retrouvez maintenant la suite des carnets du mois d'avril.

© 2010-2020 - François Hada