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Carnets du virus de la bière : le confinement du 29 avril au 10 mai

texte publié le 17-05-2020

Voilà l'horizon qui ramène un peu de raison.

Le 11 mai, début de sortie du confinement, nouvelles inquiétudes: sommes-nous prêts ?

 

Après les carnets de la fin avril, voici les carnets des derniers jours d'avril et de mai.

Bonne lecture.


29 avril 2020. 45ème jour de confinement. J-12 avant le déconfinement.

Les pigeons ont repris le contrôle de la rue. Ils roucoulent, se pavanent tels des paons, arpentent nos trottoirs avec ce balancement ridicule de la tête d'avant en arrière. Je n'ai rien contre les pigeons, au-delà de leurs bombardements laches et odorants. Mais de là à leur rendre la rue.

Il faut bien connaître son ennemi.

Le Pigeon biset (Columba livia) est une espèce d'oiseau de la famille des Columbidés. Il est le descendant de Christophe Colomb qui se serait écrié « la colombe vit » ou « la colombe est livide » selon les sources, en atteignant le nouveau monde alors que ce n'était qu'un vulgaire pigeon sans aucun rapport avec LREM. L'espèce comprend le pigeon domestique (par opposition au pigeon étranger) et la plupart des pigeons des villes.

Cette brève description scientifique ne doit pas nous écarter de la dure réalité. L'escadrille infernaleescadron de quatre pilotes de l'armée que dirige Satanas, accompagné de son fidèle chien très limité intellectuellement Diabolo qui ne fait que rire bêtement, met tout en oeuvre pour intercepter un pigeon voyageur américain, Zéphyrin, porteur de messages en traversant les lignes ennemies. Heureusement pour l'avenir du monde, Zéphyrin est très malin et déjoue tous les pièges tendus par les avions et autres machines volantes plus loufoques les unes que les autres de l'escadron de Satanas. Leçon numéro 1 donc: le pigeon n'est pas bête. Lorsque j'étais petit, en regardant ce reportage sur les aventures de Zéphyrin, je n'ai jamais tremblé pour lui tant les pièges tendus étaient grostesques. Symbole de la Pax Americana, ce pigeon était d'évidence d'une propreté hollywoodienne et d'une bienveillance par trop californienne. Dans la vraie vie, Zéphyrin aurait fini écrabouillé vivant dans une presse de la Tour d'Argent.

Il faut attendre 2005 avec Vaillant, Pigeon de Combat, pour passer au niveau supérieur. Pendant la seconde guerre mondiale, 32 pigeons ont été décorés par la couronne d'Angleterre pour faits héroïques de guerre. Très mauvais pitch. Ça se poursuit mal. Et c'est interminable. Les escadrons de pigeons envoyés en France pour acheminer des messages secrets sont décimés, l'un après l'autre, par les impitoyables faucons allemands. La RAF organise alors une campagne désespérée de recrutement à laquelle répondent le petit pigeon Vaillant et 4 de ses congénères. Bon... De toutes manières, le film reste cul-cul. Je préfère encore Nemo le poisson handicapé version Jamel Debouz, dont la famille a été décimée par un requin cruellement capitaliste. Honnêtement, 5 pigeons qui sauvent le monde libre du joug nazi... une fois de plus, on oublie les camarades pigeons soviétiques. Et c'est dommage. Ok, la plupart sont mort plus ou moins rôtis à Stalingrad. N'empêche. Ils ont joué leur rôle.

Puis vint Sterling, un super espion (Will Smith) subitement transformé en pigeon par un inventeur de génie. Oui, il faut vraiment être génial pour transformer Will Smith en Pigeon. Et pourquoi pas Barack Obama en dauphin? 

Faut arrêter là ! Les pigeons ont détruit Venise à coups d'armes chimiques acides. Et au souvenir de ma dernière interaction avec une escadrille de pigeons déposant sur ma tête un souvenir que je mis une bonne semaine à me débarrasser, je ne ressens aucune pitié à les voir clopiner faute de pieds dans les rues de Paris. Vous pouvez occuper un temps nos rues vides de leur âme râleuse, nous reviendrons. Nous serons ici, chez nous, dans Paris levé, debout pour se libérer du confinement et qui a su le faire grace à ses masques et gels hydro-alcooliques. Non, nous ne dissimulerons pas nos gants en latex. Il y a là des minutes, nous le sentons tous, qui dépassent chacune de nos pauvres vies. Paris, Paris outragé, Paris souillé de vos fientes, Paris martyrisé de vos plumes mais Paris libéré ! Libéré par lui-même, libéré par son peuple de retour de l'ouest où il n'avait pas fui lâchement dans ses résidences secondaires mais était allé se confiner pour mieux préparer son retour triomphal, avec l'appui et le concours de la France qui est restée sur place : c'est-à-dire de la France qui se bat. C'est-à-dire de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle férue de pigeon au sang.

Vive la République 

Vive la France


30 avril 2020. 46ème jour de confinement. J-11 avant le déconfinement. Le déconfinement, c'est pas encore maintenant.

La preuve. Aucun enfant ne sera accueilli dans les écoles le 11 mai, a dit le ministre de l'Education à distance. Et même si l'opération ne se fera pas par région, tout se fera par territoire. Il y a une distinction administrative entre région et territoire, mais admettons qu'en termes de communication, c'est confusionnant. Ainsi, les pigeons des départements rouges ne pourront pas aller dans les départements verts. Et à cette fin, la chasse à l'arme automatique est ouverte. Ca soulagera les supermarchés en rupture de stock de viande blanche. En France, on n'a pas de masque, mais on a du plomb et des fusils. Car « nous allons devoir vivre avec le virus » nous à prévenu le premier ministre. Pour nous protéger, « le port du masque dans certaines situations: la responsabilité des pouvoirs publics, notre responsabilité collective, c'est d'arriver, dans les prochaines semaines, à organiser cet effort pour éviter que certains en aient trop, quand d'autres n'en auraient pas. » Ça s'appelle la redistribution. Un terme qui revient à la mode.

Car plutôt que de ruisseler, c'est en redistribuant que notre nation sera great again.

Vive la République 

Vive la France  

1er mai 2020. 47ème jour de confinement. J-10 avant le déconfinement. Rouge, vert, orange.

Deux couleurs devaient marquer un tournant dans notre histoire confinée. Non, pas le rouge et le noir stendhalien ou de la roulette dostoyevskyenne. Non. Nous en aurons 3. Le rouge, l'orange et le vert. Encore une faute de communication du gouvernement. Hé oui... Chimiquement instable, le vert est symboliquement associé depuis longtemps à tout ce qui était instable : l'enfance (un enfant est trop instable pour rester assis 18 heures à lire Eschyle dans le texte), l'amour (très lié au dosage hormonal des adolescents, l'amour est volage et les séries qui nourrissent Netflix le confirment), la chance (le hasard quoi, la probabilité est un chiffre posé sur un phénomène qu'on ne sait pas décrire), le jeu (on joue au poker sur des tapis verts), l'argent (ça dépend beaucoup trop du taux de change yuan/$...). D'ailleurs, question instabilité, le parti des écolos fait très fort, bien mieux que le PS: ils détiennent LE label politique du parti dont les courants sont plus nombreux que leurs militants. J'ajoute que les guerriers Masai ne mangent rien qui soit vert, couleur associée aux excréments et autres pourritures. Beurk. Ils ne mangent que de la viande rouge de brebis et du lait blanc. De quelle couleur est l'eau au fait? Nan rien.

Le vert a bien failli être la couleur de la Révolution. Deux jours avant la prise de la Bastille, Camille Desmoulins harangue la foule dans les jardins du Palais Royal : il invite les partisans du mouvement des libertés à choisir la couleur qu'il porteront en signe de reconnaissance. La foule choisit "le vert de l'espérance". Desmoulins cueille alors une feuille de tilleul, il l'accroche à son chapeau et dit : « Faisons du tilleul et de la couleur verte les emblèmes de notre mouvement. » Oui. La révolution « verveine menthe nuit calme digestion sereine » en somme. Très vite, les cocardes vertes commencent à fleurir. Puis un rabat-joie fait remarquer que le vert est la couleur de la livrée du comte d'Artois, c'est à dire le frère de Louis XVI, le futur Charles X, un réac pur jus. De toutes manières, Robespierre était bien trop psychorigide pour faire de la tisane un symbole de ralliement. Le vert est donc abandonné au profit du rouge et du bleu.

Ce n'est qu'à l'époque romantique que le vert est devenu la couleur de la nature. Notre gouvernement serait-il romantique? Genre Rousseau?

Mais au fait, que sait-on du rouge? En relisant Pastoureau, le rouge est la couleur la plus riche du point de vue matériel, social, artistique, onirique et symbolique.

Symbole de puissance, de richesse et de majesté dans l'Antiquité, cette couleur signifie la richesse et la puissance dans l'Empire du milieu. Puis il est le sang du Christ et en même temps les flammes de l'enfer. Profitant de ce que le vert a abandonné la place, le rouge devient la couleur de l'amour, de la gloire et de la beauté, comme celle de l'orgueil, de la violence et de la luxure. Au XVIe siècle, les morales protestantes voient rouge en regardant le rouge, couleur indécente et immorale, liée aux vanités du monde et à la «théâtralité papiste». Le rouge serait donc catholique. A partir de la Révolution française, le rouge devient la couleur des forces progressistes, puis des partis de gauche, qui depuis 2017 sont bannis de la pensée politique unique.

Bref, la théorie des couleurs primaires et complémentaires fait du vert le « contraire » du rouge. Le rouge est la couleur de l'interdiction, de l'immobilisme incapable voire irresponsable, la couleur des gauchistes soixante-huitards, le vert est la couleur de la liberté tout aussi soixante-huitarde mais intégrée dans la #révolution En Marche. On saisit ici la finesse politique du gouvernement : département rouge = INTERDIT, département vert = LIBRE, département orange/jaune : PEUT-ÊTRE. Et pour les nuls: département rouge = PAS BON, département vert = BON, département orange: FAUT VOIR. Tout département rouge et vert, orange donc, sera soit interdit de liberté, soit libre d'interdire. Une commission de décision réunissant autour du préfète les maires pourra donner son avis qui sera soumis au gouvernement.

Car c'est d'interdit en liberté que notre nation sera great again.

Vive la République

Vive la France

2 mai 2020. 47ème jour de confinement. J-9 avant le déconfinement. Rouge, vert, orange. On aurait tort de donner dans la méchanceté. Nous allons sortir du confinement et bientôt, nous en rirons.

Nous nous amuserons de toutes ces réunions zoom : « je ne vous vois pas » « nous non plus » « je ne vous entends pas » « nous non plus » « ben alors pourquoi on se réunit ? » Et surtout, celles et ceux qui arrivent 15 minutes en retard, en se confondant en excuses et justifications plus ou moins crédibles (impossible d'invoquer une panne de métro) qu'il serait aisé d'apaiser d'un simple « ne vous inquiétez pas: lorsque vous êtes là, c'est très bien; lorsque vous n'êtes pas encore là, c'est tout aussi bien aussi en fait. »

Soudain déconfinés, nous reprendrons contact avec des réalités et des beautés oubliées. Nous nous émerveillerons soudain des fleurs décorant nos rues. Il est possible que de cette liberté retrouvée, une certaine euphorie gagne les plus sensibles d'entre nous : « ces roses sont ma-gni-fi-ques ». Oui, certes, elles sont très belles, c'est même pour cela qu'on les a plantées là. Ce ne sont pas elles qui ont choisi leur spot. Alors on se calme. On ne va pas devenir un talk show japonais hystérisant devant chaque pot de se fleur ou arrêt de bus. Il y a peut-être des choses plus profondes avec lesquelles renouer, non? Ou à perpétuer ? Continuerons-nous à applaudir à 20:00 le personnel médical ? Et se posera à nouveau la question du pouvoir. Hein? En voilà une question sérieuse. Où est le pouvoir? En 2017, le pouvoir n'était plus à prendre, il était à ramasser. Et maintenant qu'il est ramassé, si le pouvoir se ramasse, va falloir trouver une solution.

Autrement dit, la toile pullule de clubs souvent réduits à deux personnes, de cercles réduits à un point, de personnalités publiques dont on n'avait jamais entendu parler qui veulent préparer l'après. Mais nous y sommes dans l'après, non? C'est ça l'après, un système confiné à circulation virale variable. Certaines de ces personnalités politiques champignons partent dans des vrilles d'ambition, entretenues par des amis qui leur prédisent qu'ils ont la stature pour être ministre de l'intérieur, ou de la Justice, de l'Economie, voire Premier ministre. Moi, en toute humilité, je leur conseille de changer d'amis, ça adoucira leur atterrissage psychologique. Mais bon, chacun fait comme bon lui semble. Dans ce monde 2.0, on a vite fait de s'imaginer des destins fabuleux. C'est ça aussi la liberté d'imagination.

Car c'est aussi grâce à la liberté d'imaginer que notre nation sera great again.

Vive la République

Vive la France

3 mai 2020. 47ème jour de confinement. J-8 avant le déconfinement. Et là encore, tout est flou.

Va-t-on devoir détenir une attestation pour rester chez soi? Le port du masque sera-t-il obligatoire à domicile ou partir de la cage d'escalier ? Trouvera-t-on du gel hydro-alcoolique dans les distributeurs de friandises du métro? Comment les enseignants pourront-ils faire l'appel si les les gamins sont masqués? Les pauses récréation se feront-elles par rotation ? Pourra-t-on tirer sur la sonnette d'alarme du métro si un passager n'éternue pas dans son coude mais juste dans son masque? La Corée du nord sera-t-elle rouge ou verte? Les états américains « rouges » auront-ils le droit de vote ou les électeurs devront-ils rester confiner (ce qui m'arrangerait honnêtement)? Le Portugal va-t-il changer de drapeau ? Aucun élément ne rassure la population sur ces sujets cruciaux. Dieu tout puissant qui nous regarde sans bouger le petit doigt considère que ses 10 commandements suffisent. Quand je regarde le plan de déconfinement en 39 points et ses 82 sous-points... je me dis que la technocratie a vaincu l'esprit divin. Ce plan est un peu une liste vide d'idées mais le gouvernement est prêt à déclarer l'état d'urgence pour le faire adopter.

Mais autant les marins ont ce besoin de faire des phrases, mais d'où vient ce besoin de mentir lorsque ça ne sert à rien?

Qui plus est, le déconfinement qui approche est précédé de son cortège habituel de scandales: masques en pénurie soudain vendus massivement en supermarché ; gel hydro-alcoolique indisponible, malgré la mobilisation patriotique pour en produire, soudain exporter par tankers en Allemagne.

Les villes et les campagnes grondent. Le peuple est mécontent. La colère grandit et Facebook l'amplifie: non, l'Allemagne n'aura pas nos masques et nos gels hydro-alcooliques! Pas plus que nos gants en latex. D'ailleurs l'Alsace et la Lorraine seront déconfinées en dernier. Hyper rouges. Comme le vin à 17 degrés. Signe que c'est bien la France qui décide de ce qui se passe dans ces contrées germaniques. Question de souveraineté, thème porteur des débats politiques à venir ou déjà sur scène.

Car c'est grâce à sa souveraineté que notre nation sera great again.

Vive la République

Vive la France

4 mai 2020. 48me jour de confinement. J-7 avant le déconfinement. Enfin, J-7, c'est vite dit. Vu que le Grand Est est en zone rouge.

Les Messins auront-ils le droit de voter aux municipales de septembre octobre ? Faudra-t-il conduire avec un masque même seul dans son SUV? Il nous faut imaginer la vie d'à partir du 11 mai. Nous serons toutes et tous masqués. Pas pour le bal. Pour tout le temps. Un nouveau langage s'installera. Cela peut prendre un peu de temps. Ça ne va pas être pratique de faire son marché un masque KN95 ou FPP2 sur le visage dans cette phase d'apprentissage.

- Vous auriez pas une belle salade frisée? (vous seriez pas une belle salope fripée ?)

- T'as vu ta gueule ? (Ton jules a plus la gaule ?)

- J't'en prie, assez d'insultes (j'te prends à sec au tube)

- J'vais t'crever (jette tes crevettes!)

- Tu vas prendre un crabe. (Toute vapeur, entre un crâne)

Faut-il poursuivre l'échange dont on prédit mal le final? Un échange jadis banalement hypocrite, courtois et obséquieux, parodiant la rencontre joyeuse et festive entre d'une part le monde maraîcher qui se lève la nuit pour servir d'autre part la classe bobo qui se levant trop tard râle de ne pas trouver des shitake frais en circuit court: « vous n'avez pas d'ananas philippins aujourd'hui » « ce n'est pas la saison monsieur » « y a vraiment rien dans ce marché ». Cet échange typique de rencontres sociales qui font la France brassées et républicaines pourrait dès le 11 rapidement virer au pugilat si on ne maîtrise pas le langage du masque. Sibeth nous avait pourtant prévenus: le masque, si l'on veut être compris, exige une maîtrise technique qui nécessite plusieurs années d'études. Et là non plus, le gouvernement n'a prévu ni interprètes sur les marchés, ni formations, ni tutoriels, ni applications pour décrypter l'autre.

L'autre, cette personne qui sera maintenue à distance, dont on distinguera à peine le visage alors qu'il y a peu le débat faisait rage pour que les têtes soient découvertes au nom de la laïcité, l'autre sur qui on ne crachera plus que par image, va devenir plus que jamais la source de méfiance. Déjà qu'en règle générale, on aimait peu l'autre. Mais là, on n'aimera plus personne. « la confiance n'exclut pas le contrôle » nous rappelait la porte-parole du gouvernement, phrase tirée d'une citation de Lénine et reprise par Ronald Reagan (« trust but verify »), deux politiques dont la pensée était fondée sur l'altruisme.

L'Autre est différent du Même avec lequel il entre en relation réelle. Le terme d'autrui se substitue à autre lorsqu'il s'agit d'un être humain, considéré dans sa spécificité inaliénable et incomparable. Ces bases élémentaires étant rappelées, cherchons à comprendre la distance à l'autre. L'autre rit du hasard. Sans gagner le grelot. Voilà, comme dit l'autre. Chédid a écrit ce roman dans lequel un vieil homme cherche à en sauver un autre, jeune, qu'un séisme a enseveli. Il ne le connaît pas, il communique avec le jeune homme à l'aide d'un tuyau, symbole du choix entre l'oxygène et les mots pour survivre. Lorsque les secours parviennent enfin à libérer l'autre des décombres, le vieil homme refuse de chercher à connaître le nom de l'autre : savoir que l'autre est sauvé lui suffit. Un peu comme ces personnels médicaux qui sauvent les autres qui ne sont pas l'enfer mais en enfer.

Car c'est en sauvant les autres de l'enfer que notre nation sera great again. Y a quand même un côté évangéliste qui me gêne, là. Va falloir que je fasse gaffe.

Vive la République

Vive la France

5 mai 2020. 49me jour de confinement. J-6 avant le déconfinement. Avec ce compte à rebours, une forme d'angoisse nous serre la gorge. La faute à ces incapables. Toutefois, si peut se plaindre à l'envie de la médiocrité d'un gouvernement, n'oublions pas que ce sont des oies qui ont sauvé le Capitole. Sont-ils plus bêtes qu'un autre? Chépô : c'est qui l'autre ?

La bizarrerie qui me turlupine le plus est cette frontière imaginaire entre les départements verts et les départements rouges, avec. être zone tampon de départements oranges. Ce coloriage donne le sentiment d'une France à l'arrêt qui ronge son frein, comme un cinquantenaire qui s'est enfin offert une Porsche mugir son moteur d'impatience de voir le département passer au vert. Bref : des départements de grosses bagnoles.

D'ailleurs, pourquoi s'arrête-t-on au feu rouge? Certes, il y a le code de la route, les voitures qui passent à la perpendiculaire au vert. On n'est pas plus bête qu'un autre si on trouve l'autre. Mais imaginez un carrefour immensément dégagé sans aucun véhicule à l'horizon. Rien. L'ennui plat infini. Pas l'once d'un képi ou d'un radar en vue. Le vide. Et vous, vous êtes arrêté au rouge, depuis au moins 3 minutes. Bientôt 4. Mais ces deja 5 minutes vous sont normales. Il faut se rendre compte de l'absurdité de la phrase : « ces 5 minutes sont normales ». Il faut se rendre compte de la situation: mais qu'est-ce que vous attendez en fait? Que le feu passe au vert? Qu'une ampoule vous dise « c'est bon, mon gars, tu peux y aller ». Ça fait réfléchir le confinement, non? Notre vie est organisée par des ampoules. Éteintes, nous voilà pétrifiés de terreur dans le noir le temps de retrouver nos repères. Allumées, nous agonisons d'injures ces sales gosses qui ne savent que laissez la lumière allumée est un gaspillage coûteux. Bien fait pour leur gueule si on leur lègue une planète complètement pourrie. Fallait éteindre l'ampoule. L'ampoule fait l'ambiance familiale. L'ampoule gonflée au pied, nous fait clopiner, grimacer, jusqu'à cet instant atroce où il faut choisir entre ne pas y toucher en espérant que demain elle sera résorbée et la percer pour accélérer le processus au risque de marcher le lendemain la chaire à vif. L'ampoule nous place devant des choix existentiels. Une idée? L'ampoule surgit au-dessus de notre tête ébahie d'avoir trouvée, signalant au monde que l'on se trouve génial au risque de moqueries aussi cruelles qu'une atteinte mortelle. Ô Sainte Ampoule, tu sacres nos rois. Car cent poules au pot sont le don d'un roi. C'est en Moselle que nous nous rendrons. Un drôle de pari qui vaut bien Metz. On en rit encore. Une poule prend le pouls et en bonne poule lit un bout de bible sous la lampe ou l'ampoule. Est-ce que la poule lit ou est-ce que la pile loue ? La poule ne lit pas. Cela ne veut rien dire. Sauf que c'est l'ampoule qui décide de tout.

Car notre nation sera great again en poule 1.

OK, chuis un peu fatigué.

Vive la République

Vive la France

6 mai 2020. 50me jour de confinement. J-5 avant le déconfinement. Dans 5 jours, « le monde après le coronavirus sera le même, en un peu pire» selon Houellebecq. Bon, je vais essayer d'écrire un billet sans passer pour Unabomber ou Hannibal Lecter. Pas simple, ça, vu mes tendances psychopathes. Qu'est-ce qu'un psychopathe ? Une personne atteinte d'un trouble de la personnalité caractérisé par un comportement antisocial, une absence de remords et une inaptitude à se comporter comme les autres humains. Vous noterez que le psychopathe n'est pas forcément dangereux ou un criminel. Prenons l'exemple du chat et remontons la définition donnée plus haut. Le chat n'a aucune notion de droit pénal. Cela n'en fait pas un innocent - cette plaidoirie a vite été rétoquée par le juge Mc Farnay (Ohio, 4e circuit, Johnny le tronçonneur versus l'Etat de l'Ohio, 1956). Toutefois, il n'en devient pas plus criminel. Car soyons précis : le terme crime provient du latin crimen, qui signifie en latin classique « l'accusation » ou le « chef d'accusation » puis, en bas latin, « faute » ou « souillure ». Or le chat est propre et tue sans bavure. La tête ensanglantée du mulot qu'il vous rapporte à l'aube sur votre lit, signe d'une affection qui invite à ne pas regarder le chat avec trop de sévérité, n'est pas nécessairement liée à un crime. Ce geste semble au pire passionnel donc avec circonstances atténuantes. Et puis le mulot, honnêtement, si votre chat ne vous avait pas rapporté sa tête, vous en ignoreriez encore l'existence. Vous ne connaissez même pas son nom. Ni ses proches, ses goûts, ses hobbies. Et vous faites moins les sensibles quand il s'agit d'une mouche.

Le chat est inapte à se comporter comme les autres êtres humains. Vrai. Il ne se sert pas de couteaux ou de fourchettes pour déjeuner, il ne prend pas de douche et ne porte pas de masque anti-virus. Le chat éprouve-t'il des remords? Pas que l'on sache. « Un bon pigeon est un pigeon mort » miaule souvent mon chat fièrement qui n'a jamais tué qu'un seul pigeon dans sa vie. Aucun remords non plus lorsqu'il fait délibérément tomber un vase du piano.

Le chat est-il antisocial? Oui et non. Cela dépend si vous lui donnez des croquettes. Son comportement est-il étrange? Oui: il insiste pour que vous lui ouvriez la porte, puis une fois la porte ouverte, s'assied tranquillement et commence à se lécher. Très bizarre.

Enfin, le chat est-il une personne ? A l'évidence oui, sinon vous ne lui parleriez pas ainsi. Du moins peut-on dire que c'est une personne complètement débile ou un enfant (ici aussi, votre façon de vous adresser à lui constitue un faisceau d'indices qui déstabiliserait n'importe quel jury).

On peut donc conclure que le chat est un psychopathe et pourtant il ne vous vient pas à l'idée de le livrer à la police. Vous serez plus prompt à dénoncer votre voisin qui sort pour la 7e fois son chien aujourd'hui.

Sachons vivre ensemble, certes à distance, mais ensemble. Cessons de nous affoler si un psychopathe nous dit « j'ai le cerveau d'un rottweiler et le corps d'un enfant de 15 ans. Ils sont dans mon congélateur ». Cela ne prouve rien et certainement pas que le dit-psychopathe est dangereux. Dans pareille situation, pensez à votre chat déposant la tête du mulot sur votre oreiller. Maîtrisez votre réaction.

Vivons avec la présomption d'innocence chevillée au corps. Une notion très importante à notre époque de distanciation sociale. Car c'est en présumant innocent les psychopathes que notre nation sera great again.

Vive la République

Vive la France

7 mai 2020. 51ème jour de confinement. J-4 avant le déconfinement. Dans 4 jours, nous allons retrouver les gens. Aujourd'hui est dévoilée la carte rouge et verte et son mode d'emploi.

Ayant patiemment écouté mon voisin d'en face s'essayer à Paganini pendant tout ce confinement, cherchant dans chaque crissement strident la beauté du monde et la création divine, j'ai aujourd'hui hâte de me détendre dans le fauteuil de mon dentiste en me faisant fraiser les dents. Mais pourquoi les gens qui n'ont aucun talent s'exercent-ils néanmoins ?

Mais revenons à l'enseignement majeur du confinement: le temps n'est pas notre ami. Même en restant chez soi, nous avons vieilli et sans doute plus que si nous n'avions pas été confinés. Nous avons pris du ventre, sans doute du menton aussi, nous avons pris 2,5kg en moyenne et aucune potion miracle ne nous rendra notre summer body. Par ailleurs, la musique des gosses est un peu trop forte. Un peu comme les quarantenaires qui apprennent que l'une de leurs amies est depuis peu grand-mère. Un peu comme ce courrier gracieux et délicat que l'on reçoit à 50 ans « sans vouloir vous paniquer, il est temps d'envisager une coloscopie qui restera préventive bien entendu mais c'est plus prudent quand même à votre âge. » À cet âge, la musique des gosses qui n'ont toujours pas quitté le nid faute de boulot ou parce que c'est sympa de se mettre les pieds sous la table, est franchement insupportable. Vous attendez avec impatience la parfaite surdité pour débrancher à volonté votre sonotone. Pendant ce confinement, vous avez peu à peu eu faim plus tôt que d'habitude. Vous avez peu à peu dîné comme les personnes âgées à 18:00. Puis vous avez commencé à déjeuner vers 10:30. Au supermarché dévalisé, de ne pas trouver votre marque de yaourt bio préférée vous met en rage. Et c'est à ce moment que les gens basculent du statut de l'autre à celui d'adversaire, voire d'ennemi insipide. Du coup, vous vous mettez à boire pour les rendre supportables. Un seul verre de single malt vous rend saoul, mais vous ne savez plus si c'est le 9e ou le 10e. Vous pourrez même vous droguer pour rendre les gens intéressants ou au moins donner une interprétation crédible à leur gestuelle et leurs grognements. Le déconfinement sera une grande phase d'interprétation.

Car c'est en interprétant les gens que notre nation sera great again.

Vive la République

Vive la France

8 mai 2020. 52ème jour de confinement. J-3 avant le déconfinement.

Il est temps de faire avancer un dossier important. Chacun sait que la France est une mosaïque de spécialités culinaires. Le terroir, ça compte. Le confinement aurait-il gommer ces disparités et reliefs qui font le charme de notre great nation? Que nenni. Il les a renforcées.

Ainsi, tenus de rester à domicile, chaque résident confiné s'est trouvé un hobby de long terme en positon stationnaire verticale. Parmi ceux-ci, la confinerie. Et c'est là que les débats commencent.

Mêmes recettes ou vraies différences régionales ? La confinerie a donné naissance à la confinitine dans le sud-ouest et au pain confiné dans le nord, de l'Ile-de-France au Grand-Est, signe - inquiétant? - d'une influence bourguignonne grandissante en France. On notera tout de même une exception : la confin'quiche lorraine à ne pas confondre avec la confinkueche d'Alsace. Pendant ce temps, le sud-ouest revendique toujours le label du confinegras, alors que la recette est alsacienne, le fameux delikatesseconfinür (plus compliqué à prononcer, moins marketing donc, ce qui explique en partie sa déconfiture) : jusqu'aux années 1960, ce mets synonyme de Réveillon post confinement venait d'Alsace. De Strasbourg précisément où, depuis la fin du XVIIIe siècle, les pâtissiers traiteurs s'étaient fait une spécialité du pâté de Contades, inventé pour un maréchal de France, gouverneur d'Alsace. Son cuisinier eut l'idée d'un pâté en croûte rempli de farce fine et de foies gras qui eut beaucoup de succès à la cour de Louis XVI. Un maître queux bordelais y associera ensuite la truffe du Périgord, donnant naissance à ce monument du patrimoine gastronomique français. On notera la supercherie: si de planter un champignon était gage à chaque fois de créativité culinaire géniale, nous risquons de relancer la guerre des omelettes aux champignons. Il faut toujours se méfier des bordelais. Leur vigne est d'ailleurs californienne. On boit vraiment n'importe quoi.

Avec le confinement, le relevé de prix des confineries ne permettra pas de déterminer tout de suite avec moins de 6% d'erreur le prix unitaire de ces biens de bouche: entre 15€ et 0.70€, selon. Mais une chose est certaine : le monde d'après confinement ne sera pas le même que celui d'avant, confineries obligent.

Le déconfinement va-t-il lancer une nouvelle vague de créations culinaires? Avec moult déconfineries dans chaque pays ? Nous attendons légitimement une feuille de route précise du gouvernement. Et surtout, lorsqu'une annonce est prévue à 15:00, qu'elle ne soit pas repoussée à 16:00 histoire de nous épargner une heure de blabla répétitif pour meubler sur les chaînes d'info en continue qui n'ont rien à dire mais le disent quand même.

Car c'est en déconfinerisant notre grande cuisine que notre nation sera great again.

Ceci étant dit, il est plus que temps de retrouver une vie normale.

Vive la République

Vive la France

9 mai 2020. 53ème jour de confinement. J-2 avant le déconfinement. C'est sympa de nous offrir ce long week-end avant le grand retour.

Cela nous donne le temps d'apprendre à enfourcher le tigre... Parce que déjà couper les griffes de ses chats relève du sacrificiel, mais alors enfourcher le roi du Bengal, on est plutôt dans Gladiator. Apparemment le confinement produit de nouveaux effets secondaires.

Les conseillers de l'Elysée ont invité les médias à ne pas surinterpréter l'expression. Certes. Mais pris au premier degré, que fait le gouvernement pour nous livrer des tigres? Aura-t-on des tutoriels pour apprendre à chevaucher un tigre (sans finir en pièces s'entend)? Une fois de plus, le flou. Un cap est donné mais aucune consigne pour l'atteindre.

A moins que cet appel ne s'adresse qu'à une partie de la population habituée à chevaucher le tigre. Ces personnes du monde artistique - on notera le cliché péjoratif : les héroïnes ne sont pas que pour les artistes - sont donc déjà fixées sur la solution qui leur est proposée. Donald, lui, proposait « plutôt un remède d'homme » en s'injectant du désinfectant ou du détergeant dans les veines. En France, l'héroïne est beaucoup mieux respectée. « Ride the tiger » donc. Plus facile à dire qu'à conduire. C'est comme la moto. Tout le monde n'est pas « naturel à califourchon ». Même si Lucy nous susurre dans l'oreille « easy, rider, le ciel est plein de diamants ». Et même si en attendant la morphine est un remède contre la douleur, dites-moi, où est le rituel? Où est le goût? Où est le sacrifice? Et où est la foi? Imagine-toi dans un bateau sur une rivière, avec des clémentines sous des nuages en confiture. Quelqu'un t'appelle, tu réponds slow motion: « Où est la grotte? C'est la fin, mon bel ami, la fin. » Peut-on imaginer ce qui sera illimité et gratuit, perdu dans un désert romain? Car tous les enfants sont fous en attendant la pluie d'été.

Bref, on se comprend: il va falloir se lâcher, franchir ou aspirer les lignes, se transcender pour se dépasser, planer au devant de notre horizon.

Car c'est en planant que notre nation sera artistiquement great again.

Vive la République

Vive la France

10 mai 2020. 54ème jour de confinement. J-1 avant le déconfinement. La veille.

Nous sommes la veille. La rue retient sa respiration. Demain sera pire qu'hier, ne serait-ce qu'à cause de ces deux mois. Coup de semonce? A trop s'approcher de la ligne rouge, on risque l'escarmouche. 70.000 torches vont-elles s'enflammer dans la nuit galvanisant la great nation ? Ou un violent orage va-t-il détremper le sol et embourber la reprise ?

Nous entrons dans une sorte de néant et nous y trouverons notre place.

Dans ce néant, les maîtres sont les GAFA qui pilotent déjà le traçage des personnes en lieu et place des gouvernements sans que se pose la question des libertés individuelles. Personne ne dit rien. Dans ce néant, les petits boulots à vélo ou jetables deviennent plus encore un standard. Personne ne dit rien. Dans ce néant, la reconnaissance faciale est assurée par des drones. Personne ne dit rien. Dans ce néant, on éduque à distance, on regarde des films à distance, on travaille à distance, on fait les courses à distance, on aime à distance, on se relaxe à distance, on tient l'autre à distance, on dénonce à distance. Personne ne dit rien. Dans ce néant, les masques sont des supports de la mode. Personne ne dit rien. Dans ce néant, on aménage le néant. Personne ne dit rien.

C'est cela la vie nouvelle. La nation great again. On fermera les yeux sur les souffrances, on relativisera les malheurs, on attendra le retour du foot, des séries télé sur le confinement gagneront des Palmes, on s'arrachera les masques comme de l'or bleu, dernière protection des plus démunis. Est-ce cela l'avenir ? Il existe déjà partout dans le monde.

Il faut que s'incarne les problématiques de la France, pas que la France incarne le problème du moment. C'est ainsi que notre nation sera great again.

Vive la République

Vive la France

© 2010-2020 - François Hada