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Le dilemme du prisonnier en économie et en droit

texte publié le 18-06-2020

Il est un problème qui m'a souvent servi à prendre des décisions ou anticiper les réactions des uns ou des autres. C'est le dilemme du prisonnier et la théorie des jeux en général. De quoi s'agit-il ?

Deux suspects sont arrêtés par la police. Mais le juge n'a pas assez de preuves pour les inculper, donc il les interroge séparément en leur faisant la même offre. « Si tu plaides l'innocence et que l'autre prévenu plaide coupable, tu seras remis en liberté et lui écopera de 20 ans de prison. Si tous deux plaider coupables, vous écoperez tous les deux de 2 ans de prison. Si tous les plaident l'innocence, je ne vous croirai pas et pour vous faire réfléchir, vous aurez tous deux 6 ans de prison. »

 

Chose intéressante : l'analyse économique de ce dilemme aboutit à une conclusion très différente de celle produit par l'analyse juridique.

Chaque prévenu va alors tenir le raisonnement suivant : si je plaide coupable et que l'autre aussi plaide coupable, nous nous en sortons avec 2 ans de prisons. Mais en plaidant coupable, je risque que l'autre plaide l'innocence, et je vais prendre 20 ans. Si je plaide innocent et l'autre coupable, je suis libre, mais en plaidant innocent, si l'autre plaide aussi innocent, je risque 6 ans de prisons. Chaque décision devant le juge est livrée en tête à tête.

L'analyse en économie du « jeu » indique que même si les deux prévenus pouvaient communiquer, in fine leur décision est individuelle. Ils peuvent se promettre l'un l'autre de plaider coupable pour limiter les peines, le risque que l'autre plaide finalement innocent est trop grand. En toute rationalité, ils plaident alors chacun séparément innocent, et prenne chacun 6 ans de prison, au lieu de 2 ans s'ils avaient plaidé coupables. Leur choix est sous-optimal. Le choix rationnel conduit ici à une solution sous-optimale.

Il est intéressant d'entendre l'analyse juridique de ce jeu. Alain Supiot, dans ses cours au Collège de France « Du gouvernement par les lois à la gouvernance par les nombres » conclut différemment : « faute de Droit, les deux prévenus en sont réduits à une solution sous-optimale ».

Je ne vais pas me lancer ici dans un panorama des thèses de Locke et Hobbes. Mais pose la question : la solution sous-optimale est-elle le produit d'un choix rationnel en environnement incertain ou le produit d'un défaut de droit? Encore faut-il faire confiance à ce droit.

Et surtout, si la logique économique l'emporte sur le cadre juridique, on comprend que bien des situations soient pour le moins sous-optimales.

© 2010-2020 - François Hada