FH

État et numérique : le nouvel espace public

texte publié le 22-06-2020

Avec le numérique, nous sommes sans doute à l'aube d'une révolution digne de la maîtrise du feu. Certes, ce n'est pas la première fois qu'un texte sur le numérique ne débute par une introduction fracassante. Vous allez voir ce que vous allez voir. Et pour l'heure, on attend encore. Encore? Pas vraiment.

 

La révolution numérique dépasse largement le progrès technologique. Elle décloisonne les êtres humains et donne accès au plus grand nom à ce qui était inaccessible auparavant. Elle ouvre un nouvel espace où naissent et grandissent langages, échanges, voyages, controverses, violences, régulations, jeux, cultures, codes sociaux, et ce, sans limite, sous de fausses (ou nouvelles?) identités souvent. Cet espace est le lieu de renaissances non réelles mais qui peuvent être prises pour du réel. Deux personnes réelles se créent des personnages et interagissent numériquement. Est-ce là l'émergence d'une nouvelle réalité?

Ces nouveaux espaces ne sont pas sans effet sur nos comportements en société réelle. Nous transposons parfois ou souvent cette vie imaginée au monde réel, sans toujours bien faire la différence. Le numérique cristallise alors une croyance, une autre réalité. Nous naviguons ainsi dans des mondes où l'utopie prend forme, ou l'idéal devient possible. Nous forgeons sur cette base numérique des valeurs qui n'ont pas forcément de viabilité dans le monde réel. Dans cet espace, naissent et se développent de grandes mobilisations politiques (Occupy Wall Street, le Printemps arabe...) qui font masse numérique, ont des débouches réels mais restent parfois limitée dans la rue. Dans le 2.0, nous nous mobilisons contre le massacre des baleines, contre la pauvreté, contre les injustices, sans toujours trouver dans les urnes une déclinaison tangible de notre indignation pourtant sincère.

Mais chose intéressante, ces causes, ces mouvements échappent encore à ce jour au contrôle du pouvoir (en régime démocratique du moins), encore peu habitué aux réseaux transversaux qui court-circuitent la décision verticale. De nombreux dirigeants n'ont pas encore saisi que ce monde est interconnecté. Chacun peut voir ce qui se passe ailleurs, dialoguer et prendre exemple sur l'autre, en faisant abstraction de la viabilité du modèle transposé. La connaissance n'est plus l'affaire d'experts reconnus mais de réseaux connectés. Le référent le notable, l'expert, le journaliste, le professeur ou l'élu : les nouveaux émetteurs de connaissances sont les tisseurs de réseaux, capables de conjuguer leur expérience militante, associative, leur connaissance scolaire ou piochée dans d'autres sites. Tous acteurs experts. L'organisation sociale en silos des pays européens est traversée par la voix de ces nouveaux acteurs qui mêlent tout à tout et surfent sur le changement permanent.

Quel défi pour les gouvernants qui doivent prendre conscience de ces mutations! La fronde des « Pigeons » contre la fiscalité, puis les bonnets rouges, jusqu'aux gilets jaunes ont mis dans l'embarras des responsables politiques incapables de comprendre ces mouvements protéiformes.

Cette révolution politique exige des États à repenser leur fonctionnement et ce qui les lient à la nation. La tradition française fait de l'État un suzerain omniscient et distant, qui admoneste des vérités ou décisions descendantes. Ce fonctionnement n'est plus compatible avec le monde 2.0. Nous sommes bien en train de passer de la « cathédrale » (massive, autoritaire, visible de tout le monde, qui rassemble en un point fixe le peuple, où une seule parole est entendue, mais qui est immobile et lourde hiérarchiquement) au « bazar » (fait d'étals légers, mobiles, sans hiérarchie et supportant mal la hiérarchie, où l'information circule vite).

Face à la complexité de ce nouvel univers, où chacune et chacun veut pouvoir contribuer, où l'individu se vit comme un émetteur en soi, recherche aussi l'appui du bazar des corps intermédiaires, l'État doit apprendre à se concevoir comme « immanent », à jouer le jeu des interactions sociales, et surtout à savoir mobiliser cette force. Au-delà de ses fonctions régaliennes, l'Etat doit offrir les espaces et savoir entendre les expressions numériques, sans pour autant idéaliser cet espace dématérialisé où la parole n'est pas forcément meilleure. Car dès à présent, de

puissants acteurs (parfois plus puissants que les États) sont en train de privatiser ces espaces.

© 2010-2020 - François Hada