FH

Le XXIème siècle attend ses intellectuels

texte publié le 17-05-2013

Michel Winock nous a livré une analyse comme seul lui sait en offrir, dans son fameux ouvrage « le siècle des intellectuels » (Seuil, 1997). Tout démarre dans le fracas de l'affaire Dreyfus. Un clivage naît en France, il donne à chaque partie, à chaque parti, à chaque clan, ses repères, ses arguments. Bien entendu, les percussions marxistes résonnent déjà et bientôt des bruits de bottes frapperont le sol. Mais la Russie n'a pas encore basculé dans la révolution, l'Europe n'a pas encore son rideau de fer. Chaque chose en son temps.

Comment une indignation susceptible de clarifier le débat politique naît-elle ? Sur quel terreau ? Après tout, les matériaux d'indignation et de débat de notre XXIème siècle ne manquent pas : injustice, pauvreté, exploitation, environnement, etc. L'avenir de la planète et notre propre survie sont en jeu, les alarmes retentissent partout, plus ou moins fort... rien n'y fait. En Italie, la lutte contre le déclin passe par le recours aux techniciens pour sauver la nation italienne. En France, un vague centre s'autoproclame extrême, belle expression marketing toutefois vide de sens politique, oubliant que " le centre, n'est ni de gauche, ni de gauche. " Ce mirage de l'extrême centre, qui prétend emprunter à chaque bord politique ce qu'il a de meilleur pour faire sa propre sauce, nous rappelle davantage les flottements et les petites affaires de la IIIème et IVème Républiques. Il ouvre un espace béant aux extrêmes, les vrais, les plus dangereux, ceux qui nous entraîneront hors du cadre de la Démocratie et de notre République. Si elle n'y prend garde, la France risque alors de renouer à nouveau avec ses pires démons, et contribuer à faire replonger le vieux continent dans la haine du voisin, dans le nationalisme, et sans doute la guerre au bout du compte. 

Certes, le siècle des intellectuels n'a pas empêché les guerres. Mais nous revendiquons la nécessité d'un clivage politique, sans crainte du débat, sans peur de la controverse, pour tenter de les prévenir. Notre siècle a ses intellectuels, mais leurs propos nourrissent insuffisamment un nécessaire clivage politique. Notre siècle a besoin d'une opposition de systèmes au sein du cadre démocratique et de l'idéal républicain. Il est un projet qui doit occuper tout le champ de la bataille politique : réaliser au mieux le cadre collectif au sein duquel chaque individu pourra épanouir au mieux ses ambitions personnelles, fonder un projet collectif suscitant l'adhésion de chacun. Autrement dit, un projet nommé cohésion sociale. 

Il nous faut pour cela poser à nouveau deux questions fondamentales. Tout d'abord, " qu'est-ce qui est juste ? " Cette petite question peut nous diviser à bon escient. Est-il juste de payer l'impôt ? L'impôt progressif est-il juste ? Est-il juste de durcir l'accès aux allocations chômages ? Est-il juste d'exonérer fiscalement l'héritage ? Est-il juste de faire payer la scolarité ? Est-il juste de léguer aux générations futures une dette accumulée par leurs aînés ? Ces questions très orientées ne trouvent en fait de réponse que dans les choix politiques qui organisent la Cité. 

Et puis, " qu'est-ce que l'égalité ? " Ou plutôt, puisque tel est notre propos, quelle égalité veut-on, l'égalité de quoi ? Car toute égalité réalisée ici induit une inégalité ailleurs. Si à travail égal, il est juste d'obtenir un salaire égal, quelle inégalité de salaire la société tolère-t-elle pour des travaux différents ? Est-on pour l'égalité des chances ? Accepte-t-on de mettre des compétiteurs inégalement dotés sur une même ligne de départ d'une course dont on sait à l'avance qui arrivera en tête et qui arrivera en dernier ? Est-on pour l'égalité de traitement scolaire des jeunes selon leur origine sociale et géographique ? Ou veut un traitement différencié, donc inégal, en fonction des handicaps scolaires ? Mais saura-t-on alors discriminer convenablement ces jeunes, prenant le risque en cas d'erreur de pénaliser d'autres jeunes méritants ? Ces questions simples doivent à notre sens structurer le débat politique de notre siècle. Quelques intellectuels traitent bien ces problématiques, d'un point de vue académique. Amartya Sen a su répondre à John Rawls. Mais en ces temps perclus d'impatience, ce n'est pas une chaîne de télévision aux émissions cadencées par ses urgences publicitaires, ni une presse avide de titres vendeurs faute d'analyses de fond, qui prendront le temps de relayer proprement ces réflexions, ni ne sauront les ériger en affrontements politiques. Ceci dit, les partis politiques pas davantage. La faute à qui ? On dispose en effet de très peu de photos de John Rawls nu au bord de sa piscine, et encore moins des enfants d'Amartya Sen en état d'ébriété dans des soirées grunge. Et puis, leurs textes sont écrits en anglais. Alors... 

Nous affirmons que ces deux questions (" qu'est-ce qui est juste " et " quelle égalité veut-on ? ") structurent le projet politique de notre siècle. Nous affirmons que seules des réponses politiques à ces questions restaureront les marqueurs qui manquent tant à la gauche, cette gauche qui hésite, faute de repères idéologiques structurants, entre la nostalgie d'une promesse révolutionnaire, et son projet social-démocrate, qu'elle tente de mettre en oeuvre vraiment sans oser l'affirmer pleinement. 

Le XXIème aura-t-il ses grands intellectuels ? Il est en tout cas déjà beaucoup plus idéologique qu'on ne le dit.

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