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Etre de gauche en ce siècle : le laboratoire de Zénon

texte publié le 07-02-2016

L'idée selon laquelle on est "de gauche" repose en grande partie sur l'idée de justice. C'est l'indignation contre les abus des propriétaires à l'égard de ceux qui n'avaient rien, qui a forgé une identité dite de gauche. 


C'est parce qu'un adversaire a été désigné que le clivage était possible: le travail contre le capital...

Du XIXe au XXe siècles, la lutte contre les abus du capital a passé ensuite les habits du partage de la croissance, du partage de sécurité aussi, à mesure des conquêtes sociales. De même, les Trente Glorieuses furent le temps d'un rééquilibrage du partage de la valeur ajoutée en faveur du travail salarié, d'une mutualisation de la prise en charge des risques, peut-être sous la menace bien tangible du bloc de Varsovie.

Puis, à mesure que la croissance s'affaiblissait, que d'autres puissances émergeaient, la dette a pris en parti le relais, compensant nos moindres gains de richesse. La dette permettait de prélever sur l'avenir la part de croissance qui nous manquait dans le "juste" partage entre le travail et le capital.

A mesure que la croissance ne suffisait plus à offrir à chacune et chacun un emploi, que le marché du travail contredisait l'égalité salariale, les combats pour un juste partage ont érigé l'égalité en un projet clivant: l'idée d'une égalité de gauche, qui n'a jamais vraiment trouvé ses marques, s'opposait à l'égalité des chances, et parfois se confondait avec elle...

La gauche, qui a pris son élan dans la lutte contre l'injustice, a fait de l'égalité son phare idéologique et comme avenir. L'égalité, oui, mais l'égalité de quoi?

Tant qu'il y a la croissance ou la dette pour financer ce projet, alors le service public peut bien occuper les fonctions de patrimoine des "sans patrimoine". Que l'on bute sur la contrainte d'endettement, que la démographie affaiblisse notre croissance potentielle, et c'est tout un support de l'égalité qui en souffre.

De même, lorsque les salariés deviennent eux aussi propriétaires de capital, l'affrontement capital versus travail n'est plus le même. Enfin, si la classe ouvrière est diluée dans les services, difficile de coaliser des "masses" d'ouvriers isolés dans des centres de distribution, dans des supermarchés. Difficile de porter l'idée d'égalité quand accéder au travail devient en soi une lutte solitaire.

En plus intellectuel, la culture est produit de la transformation par le travail de ce qui est donné en un élément élevé: elle est donc bien un acquis à défendre, à faire progresser, et non de l'inné. La République, le pacte social, l'égalité et la Démocratie relèvent bien de ce travail. Il nous faut donc oeuvrer pour la culture, car sinon nous n'aurons plus rien à défendre et à faire grandir. Mais ce projet n'est pas plus de gauche que de droite...

Il nous faut retrouver l'indignation, ont écrit certains, souvent avec talent, rappelant la violence que l'inégalité inflige à notre humanité.

Car notre humanité est blessée, insistent d'autres. Notre crainte de demain nous fait craindre les autres, les étrangers, les barbares... Vieille peur d'une Europe riche qui regarde avec anxiété les hordes venues de l'Orient. Car il n'y a pas de frontière naturelle, il y a que les frontières que l'on peut tenir... Le monde est-il soudain plus dangereux ou sommes-nous plus faibles? Sommes plus averses au risque ou les risques ont-ils augmenté? De là à faire de la protection un projet politique...

Il nous manque en fait un projet, une conquête, pour susciter l'adhésion de chacune et chacun au projet collectif, pour donner un élan à notre société. Ce n'est pas le vivre ensemble, expression statique d'une tranquillité à laquelle ceux qui possèdent suffisamment aspirent pour se détourner des prises de risque, du sentiment d'aventure et de conquête. La règle est vécue comme une protection, elle devient un projet lorsque l'individu ne peut plus faire face, seul, aux risques, à l'incertitude et dès lors que la société abandonne ses citoyens à l'inégalité. C'est en ce sens que l'inégalité facilite l'adhésion à la violence rationalisée, au radicalisme.

Il nous faut un projet qui permette de tendre chaque individu vers l'avenir.

Ce projet auquel il nous faut oeuvrer, même dans le noir qui assombrit peu à peu notre entrée dans ce siècle - j'y réfléchis et un texte arrive... Si si... - doit être au fondement d'une croissance, et donc d'un rapport de forces pour recréer les conditions d'un partage juste... À mon sens, il faut commencer par redéfinir l'idée de capital, pivot des rapports de forces... Et j'inclus dans celui-ci, la "planète Terre", sachant que notre croissance ne peut se résumer à celle du PIB.

Il nous faut un projet qui nous conduise à dépasser la préférence pour le présent, pour l'immédiat... Il nous faut un élan et un rapport de forces qui induisent un nouveau partage des fruits de demain, une nouvelle mutualisation de la prise en charge des risques.

C'est le travail du laboratoire de Zénon: oeuvrer, même dans le noir, pour faire triompher la lumière...

©François Takeshi Hada

1 commentaire

Laissez moi rêver que la culture est encore un plaisir....

Réflexion perso sur la valeur travail
https://zavatabuenblog.wordpress.com/2016/02/09/la-valeur-travail-par-le-gendre-de-karl-marx/

Caroline - 02/03/2016 19:28

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